mardi 20 février 2018

Pourquoi les polémiques actuelles m'emmerdent...


À une époque, pas si lointaine, il ne pouvait se passer une semaine sans que je me forge un avis sur toutes les polémiques en cours, que je l'expose et le confronte ensuite dans des fils de discussion souvent agités mais en général assez respectueux. Bref, j'utilisais le web le poing levé, comme tant d'autres personnes.

J'avais – et j'ai toujours – la conviction qu'il se passe des choses suffisamment graves dans le monde pour qu'on ne puisse s'empêcher d'y réagir, même si on n'y peut rien, car pouvoir en débattre est déjà en soi une ouverture vers de possibles solutions.

Mais alors, pourquoi les récentes polémiques – l'écriture inclusive, l'affaire Mennel, la censure de différentes œuvres « incitant à la haine », les procès de Jawad et de Salah Abdeslam,... - génèrent-elles chez moi tant de lassitude voire de dégoût ? Pourquoi ai-je toujours plus l'impression qu'il faut m'abstenir de m'exprimer à leur sujet ou de réagir à certaines positions même quand elles suscitent en moi une prise de conscience ou un sentiment de révolte ?

Eh bien, je me rends compte que c'est aussi affligeant que simple : toutes ces polémiques apportent de mauvaises réponses petites-bourgeoises à de véritables problèmes de société (importance du sexisme, retour en force de la censure et des pseudo-sciences, ressentiment à l'égard d'une Justice de classe,...). Et ces mauvaises réponses font toujours plus consensus, non pas uniquement à droite, mais aussi et surtout dans les milieux militants et chez les intellectuels dits de gauche, tout cela bien souvent au nom d'un pseudo-humanisme qui vient nier les réalités et les injustices vécues par les gens appartenant aux couches populaires.

Démonstration et analyse.


1) Sur le sexisme :

Des millions de femmes, ressortissantes de pays qui prétendent avoir inscrit l'égalité dans leur constitution, vivent sous l'emprise de partenaires violents qui les maintiennent dans une situation de dépendance. L'État n'est pas du tout innocent dans le sort qui leur est fait. Parce qu'elles ne reçoivent pas le même salaire à tâches égales ou parce que le statut de cohabitant leur impose des allocations réduites de moitié, empêchant une pleine autonomie financière. Cette situation n'est pas tolérable dans un pays autoproclamé démocratique tel que la Belgique. Pourtant, si peu est fait pour y mettre fin parce que le capitalisme vit par et pour la concurrence. Il a donc intérêt à ce que les partis politiques qui le défendent ne fasse rien contre la concurrence qu'il impose entre les hommes et les femmes sur le marché du travail (tout comme rien n'est fait pour régulariser massivement les sans-papiers puisque leur statut de personne sans droit permet au patronat de les mettre en concurrence avec les travailleurs nationaux).

Mais l'élite petite-bourgeoise, celle-là qui s'arroge le rôle de gardienne de la morale s'intéresse-t-elle à des moyens de remédier à cette situation concrète et honteuse imposée aux femmes ?

Non, elle plaide plutôt pour la censure des œuvres du passé, avec ses propres critères de classe, empêchant ainsi tout travail de mémoire indispensable pour sauvegarder les droits actuels et former de nouvelles revendications.

Dans cette perspective petite-bourgeoise qui préfère la censure à l'égalité des droits, la responsabilité collective est ignorée au profit de la stigmatisation individuelle. Cette perspective ne remet en rien le sexisme en cause. Pire, elle la conforte. En effet, tandis qu'un tribunal permanent discute de la censure possible d'oeuvres problématiques, l'État patriarcal n'est jamais remis en cause, même s'il jette constamment des milliers de femmes prolétaires dans la précarité.


2) Sur la lutte contre le complotisme :

Des théories délirantes ont toujours foisonné sur le net. Elles peuvent en effet infiltrer les esprits malléables et nier différents crimes contre l'humanité. Elles ne sont cependant pas toutes du même ordre et donc de la même dangerosité. Certaines renvoient aux croyances naïves que l'on peut entretenir lorsque l'on n'a pas reçu d'éducation scientifique (la terre est plate, les astres ont des pouvoirs magiques,...)

Le rôle de l'institution scolaire et des chaînes publiques est de fournir cette éducation, pas de condamner sans explication sur ordre d'un gouvernement qui s'octroie le droit de décider quels propos douteux sont tolérables et quel autres propos ne le sont pas.

Ceci est d'autant plus problématique quand l'idée sous-jacente est de donner de grandes leçons de tolérance à des jeunes issus de quartiers populaires. Un comble puisque ceux-ci reçoivent constamment des injonctions à l'exemplarité de la part des institutions scolaires puis du monde du travail. Ces injonctions sont d'autant plus fortes qu'ils sont d'une autre origine, d'une autre confession, d'une orientation sexuelle différente, d'un genre non cis. Soyez différent et vos droits à l'erreur diminueront voire n'existeront plus du tout. C'est exactement ce qu'il se passe avec l'affaire Mennel car l'école bourgeoise n'a jamais eu pour le petit prolétaire et le petit indigène que le bâton. La perche pour se faire battre a juste changé de forme, tout comme la nature des crimes amenant la sanction.

Mais l'élite petite-bourgeoise, celle-là qui s'arroge le rôle de gardienne de la morale, plaide-t-elle, face au complotisme, pour un meilleur financement des écoles dans les quartiers populaires, pour plus de mixité en milieu scolaire et pour plus de programmes d'éducation scientifique et historique sur les chaînes publiques ?

Non, pas plus qu'elle ne se demande si les nombreux mensonges proférés par nos politiques ne viennent pas alimenter les théories du complot.

Que prône-t-elle alors ? De « redresser » avec sévérité ceux qui ne partagent pas le statut et les codes des penseurs d'en-haut. Cette politique, même quand elle se veut de gauche, n'a pourtant rien à envier à l'autoritarisme des services de répression. Elle n'est que l'autre pendant d'une même oppression, celle qui sous-couvert d'une union des classes sociales (ce qu'ils appellent unité de la Nation) face à l'immonde, ne sert qu'à rabrouer, encadrer et mépriser le petit peuple. À cette oppression, la gauche donne trop souvent sa caution.


3) Sur la justice et ses dysfonctionnements :


Face aux procès Jawad et Abdeslam ainsi qu'à la possible libération de Dutroux, on remarque de plus en plus souvent chez les intellectuels de gauche – voire chez les marxistes ! - une idéalisation du travail de la Justice qu'on présente comme impartiale et garante des droits de tous. Les gens du peuple qui osent remettre en question le travail d'un magistrat ou d'un avocat au sujet d'une affaire sordide sont immédiatement enjoints de se taire et de faire confiance à cette institution. Sous le couvert d'une juste lutte contre les propos imbéciles et haineux, cette arrogance des intellectuels ne sert en fait qu'à cacher le caractère de classe de la Justice à laquelle nous sommes tous confrontés, puissants ou misérables.

Ces moralistes se préoccupent-ils une seule seconde des souffrances que cet appareil judiciaire défectueux ajoute sur les épaules des victimes quand celles-ci n'ont pas eu les moyens de se défendre ? Non, pourtant les choses ne font qu'empirer avec les nombreuses coupes budgétaires de ces dernières années dans l'aide aux justiciables...

Le caractère de classe de cette Justice est pourtant indéniable. En effet, parmi les décideurs au sein de l'appareil judiciaire, combien sont issus des classes populaires ? Et parmi les lois qui sont censées être appliquées, combien ont été rédigées par des assemblées constituantes ouvertes et combien sont le fruit de notables issus de formations politiques bourgeoises ?

Bourdieu à démontrer à suffisance comment l'école reproduit les inégalités sociales sans même s'en rendre compte car les classes populaires sont mal représentées parmi les enseignants. Que penser alors d'un appareil judiciaire dans lequel les gens du peuple sont encore moins représentés ? Rend-il vraiment la même Justice pour tout le monde  ?

Dans ces conditions, le réel scandale, pour les gens de gauche, doit-il vraiment être que des terroristes ou des pédophiles puissent écoper de lourdes peines ou que leurs victimes ne puissent pas convenablement se défendre, faute de moyens financiers ?

Je précise que je me permets de soulever la question tout en étant viscéralement opposé à l'institution carcérale à chaque fois qu'une autre solution existe et ce d'autant plus que beaucoup s'y trouvent sans représenter de réel danger, uniquement parce que leur situation ne leur a pas permis de se défendre convenablement. Hélas, nous vivons une époque formidable dans laquelle « des jeunes hommes bien sous tous rapports » sont acquittés après avoir commis un viol tandis que les protagonistes d'une simple bagarre ou d'un acte de vandalisme peuvent écoper de plusieurs années de taule.

Si Raoul Hedebouw avait déclenché une polémique en 2016 en comparant l'attitude de la Justice et des enquêteurs de police dans le cas de la disparition de Julie et Mélissa d'une part et dans celui d'Anthony, fils d'un magnat du textile d'autre part, c'est parce que cette comparaison est venue démontrer d'une manière implacable le caractère de classe de la Justice à laquelle nous sommes soumis.

En cela, le ressentiment important vis-à-vis de la Justice quant à L'affaire Dutroux ne traduit pas uniquement des pulsions « barbares » de vengeance que les petits-bourgeois voudraient croire être uniquement l'apanage du petit peuple. Ce ressentiment exprime aussi, de manière certes parfois maladroite, l'impression d'être incompris par la Justice de classe.



Des différentes polémiques citées plus haut, on peut retenir que la Société du spectacle a définitivement gagné la sphère du débat. Du traitement de ces mêmes polémiques, on peut constater, en conclusion, que les échanges intellectuels sont trop souvent devenus le lieu d'expression d'un ego de classe, socialement et culturellement élitiste qui voit en tout schéma de pensée populaire une idéologie rétrograde à combattre, que ce soit effectivement le cas ou non.

La petite-bourgeoisie n'a donc pas fini hélas de s'arroger le monopole du savoir et de la sagesse. Voilà sans doute pourquoi le débat d'idées, dans son état actuel, me révolte et m'emmerde, à tel point que je n'y participe plus ou peu.



vendredi 8 septembre 2017

« Le Soleil », une nouvelle pour mettre nos décideurs politiques face à leurs responsabilités !

Cher lecteur,

J'écris encore presque tous les jours.

Je viens de terminer  "Le Soleil", une longue nouvelle sur le réchauffement climatique.

Le texte fera partie de mon futur recueil "Fins du monde" dont je te parlerai un peu plus en détail prochainement.

« Le Soleil » est une nouvelle épistolaire 2.0, c'est-à-dire constituée exclusivement d'échanges de mails, ce qui lui confère un ton de docu-fiction.

On y suit Gladys, une jeune journaliste qui retourne en Belgique, sa terre natale, afin de rédiger un reportage sur le brusque changement climatique survenu dans les années 2030 en Europe de l'Ouest. Toute la région est désormais soumise à un climat subtropical humide qui a ravagé les cultures ainsi que les habitations et a permis le développement d'une faune dangereuse.
Pendant ce temps, son père, infirmier au Québec, rend compte de sa lutte quotidienne pour venir en aide aux réfugiés climatiques dans un climat d'émeutes raciales.

Voilà pour le topo. Cela t'intéresse de lire la nouvelle  ? Alors, je te propose de participer avec moi à une petite action.

As-tu déjà entendu parler de « l'Affaire Climat1 » ? Il s'agit d'une ASBL qui entend récolter 300 000€ afin de traduire en Justice les responsables politiques pour leur passivité face au changement climatique. C'est une cause qui me tient à cœur. Sais-tu que le réchauffement climatique arrive en tête des causes les plus probables de disparition de l'Humanité, selon 50 prix Nobel en sciences et en économie ?2

À l'heure où j'écris ces lignes, plus de 160 000€ ont déjà été récoltés et plus de 30 000 citoyens se sont déjà constitués partie civile.

Je propose donc de t'envoyer la nouvelle par mail au format pdf contre un don libre. Tu verses ce que tu veux, en fonction de tes moyens, même 1€, c'est bien ! D'ici un bon mois, je reverserai intégralement l'argent récolté à l'Affaire Climat. À titre d'information, la nouvelle fait 46 000 caractères, ce qui représente environ quarante minutes de lecture.

Pour participer à cette opération avec moi, rien de plus simple. Envoie le montant de ton choix sur le numéro de compte suivant : BE64 0635 3660 5752. En communication, indique ton adresse mail. Je te transmettrai alors la nouvelle.

À bientôt pour plus d'informations sur le recueil « Fins du monde » !

J'en profiterai bien sûr pour te communiquer, cher lecteur, le résultat de cette action.

Florian





samedi 9 juillet 2016

Carnet d'un exilé volontaire : près de 2000 km en stop !


Préambule



D'ici quelques jours ou quelques semaines, vous partirez peut-être pour d'autres horizons. Voyager me semble important pour l'être humain. Nos vies sont trop souvent réduites à des allers-retours linéaires, effectués la montre en main.

Le voyage devrait au contraire être le temps durant lequel le temps, justement, s'abolit. Cela devrait être un moment que l'on peuplerait de tout ce qui nous élève et que la société d'aujourd'hui ne nous encourage pas assez à faire : lire, marcher à son rythme, prendre du repos, réapprendre à respirer comme il faut, partir à la découverte des coutumes locales, des paysages, des spécialités du coin,...

Nos vacances sont hélas trop souvent encadrées par la société de consommation : nous nous faisons les poches pour pouvoir emménager un bout de temps dans un hôtel où, invariablement, il y aura une piscine, la télévision et de la nourriture plus ou moins générique en abondance. On y produira une tonne de déchets et on y paressera lorsque la météo ne sera pas vraiment à notre convenance. Au final, malgré le changement de décor, on vivra tout aussi coupés de la nature que lorsque nous sommes au travail ou à la maison.

Cette tendance est générale : même les campings se sont embourgeoisés ! Les modèles les plus simples de caravane n'y sont presque plus admis, ils ont été remplacés par des espèces de chalet en plastique hors de prix dans lesquels on trouve plus de confort que dans n'importe quel studio d'un quartier populaire.
Parce que ce type de vacances m'écoeure, j'ai décidé de profiter de quelques jours de congé pour partir à l'aventure avec ma compagne.



L'aventure démarre.



C'était un mardi de mars. L'air était printanier, mais chargé de polluants, comme trop souvent dans les agglomérations belges. Je m'étais levé avec une fougueuse envie de quitter le pays. Bien que couvant un début de rhume, ma compagne était également d'avis que flâner sous d'autres cieux lui ferait du bien.

Nous sommes donc partis à pied de bonne heure, en route vers la sortie de la ville. Nous n'avons emporté qu'une tente pour deux personnes, un nécessaire de toilette, quelques menues provisions et une tenue de rechange. Heureusement ! Mine de rien, un sac pèse vite lourd.

Nous avons choisi minutieusement notre emplacement pour faire du stop : une voie large avec une bande d'arrêt. Il faut en effet que l'on puisse nous repérer de loin et que le conducteur désireux de nous rendre service ait la possibilité de s'arrêter facilement sans entraver la circulation.

Après quarante minutes d'attente, une dame a ralenti et nous a fait signe d'embarquer. Intriguée de nous voir, immobiles sur le trottoir avec notre panneau « Paris- Sud de la France », elle a volontairement changé de direction. Elle nous a proposé de nous emmener jusqu'à la frontière, plus précisément à la station-essence de l'autoroute, là où de nombreux routiers marquent une pause pour casser la croûte avant d'entrer en France.
Nous étions ravis de débuter enfin notre aventure. À Mons, l'ambiance devenait anxiogène. Nous avions observé de très nombreux véhicules de police rouler à vive allure, leur sirène déchirant le mur du son. Que se passait-il donc ? Nous allions l'apprendre alors que nous venions de nous installer sur la banquette arrière de notre première conductrice.

Des attentats terroristes avaient frappé l'aéroport de Zaventem. Les radios avançaient des chiffres différents mais l'on pouvait deviner que le bilan allait en s'alourdissant.
Je n'en étais nullement surpris. Salah Abdeslam, en fuite depuis les attentats de Paris, avait été arrêté il y a peu, après une cavale de quatre mois. Les positions belges de l'État Islamique allaient sans doute être révélées au grand jour et les terroristes joueraient les kamikazes jusqu'au bout.
Je me sentais néanmoins assez bouleversé : une fois encore, c'étaient de simples citoyens qui étaient tombés tandis que les puissants, impérialistes ou fanatiques, menaient leurs guerres impitoyables, au grand mépris de la vie.
Notre aventure a ainsi pris les traits d'une bravade. Alors que les autorités, tant françaises que belges, invitaient au repli sur soi, nous sommes donc partis à la rencontre de l'Inconnu et d'inconnus.

C'est sur l'aire d'autoroute, à l'heure du dîner, que nous avons rencontré Ali. Il ne parlait pas français, seulement espagnol, mais nous nous sommes compris : il rentrait chez lui, à San Sebastian, au Pays Basque, pour quelques jours de congés. Sa destination finale nous aurait bien tenté mais nous craignons de ne pas avoir assez de temps devant nous pour profiter de l'Espagne. Nous avons donc cheminé avec lui jusqu'à Bordeaux.
Notre conducteur avait quitté son Azerbaïdjan natal il y a une dizaine d'années. Il s'y sentait privé d'avenir, cette ex-république soviétique étant ravagée par la corruption. Plusieurs fois par semaine, il fait la navette de Zaventem au Pays-Basque espagnol quand il ne transporte pas diverses marchandises aux quatre coins de l'Europe occidentale. Les nouveaux attentats qui ont visé le continent semblent fortement le tracasser. Il n'a rien à se reprocher mais craint les contrôles.
Ensemble, nous traversons la France depuis le Nord jusqu'en Gironde sans emprunter les grands axes. Ce sera long, très long. Il est prêt de vingt-trois heures lorsque nous débarquons dans le quartier populaire de la gare de Bordeaux. C'est assez paisible et un brin décati. De nombreux panneaux nous renseignent une auberge de jeunesse. Nous décidons d'y passer notre première nuit.

L'agent d'accueil nous reçoit avec le sourire. Il a l'accent chantant de Toulouse, celui de la bonne humeur perpétuelle. Il nous offre un plan, balisé des éléments incontournables à voir dans le cœur historique de Bordeaux. Il s'arrange également pour nous libérer une chambre de deux. Nous allons nous ménager un maximum d'heures de repos : demain, nous avons juré de dormir à la belle étoile.

Mercredi se lève une demi-heure plutôt qu'en Belgique. C'est normal : nous avons déjà descendu de six degrés en latitude. Nous nous apprêtons au plus vite pour partir en quête de la vieille ville. Tantôt un vent frais nous caresse la peau, tantôt c'est un soleil bien vif qui la dore. On sent que la côte est proche et que l'on se situe désormais dans la moitié Sud de la France.

La vieille ville est empreinte d'une certaine nostalgie, avec ses gargotes nichées dans d'étroites rues commerçantes. La fibre artisanale semble avoir été préservée. Les passants nous renseignent de leur propre chef. Comme souvent, dès que l'on atterrit plus bas que Paris, les habitants des régions visitées nous prennent soit pour des français du Nord, soit pour les belges que nous sommes. C'est amusant.

Nous nous accordons un saut à la maison écocitoyenne de Bordeaux, un projet concrétisé par la mairie, en partenariat avec le site Ecolo Geek. C'est un lieu sympa, où l'on apprend à pédaler comme un hamster tourne dans sa roue pour produire de l'électricité. Il y a aussi de chouettes réalisations déco en matériaux de récupération et, plus intéressant pour moi, des brochures sur la faune et la flore de la région.

Nous passons à table. Nous avons choisi un bistrot typique, décoré telle une cave à vin où le menu du jour est proposé pour une petite dizaine d'euros. C'est un plaisir que l'on s'accorde volontiers car l'on sait que les prochains jours se dérouleront sous la tente et que l'on y mangera frugalement. La plus belle surprise du repas nous est offerte par le Tariquet premières grives, un vin blanc moelleux conseillé par la maison. Il est suave, fruité et plein de nuances.



C'est donc le ventre plein que nous quittons Bordeaux. La sortie de la ville étant trop loin pour nos ventres repus, nous nous décidons à emprunter la voie ferrée. Ce sera la seule fois que nous ne voyagerons pas en stop. Nous pouvons ainsi remarquer que la SNCF rivalise avec la SNCB en matière d'absurde : de nombreux sièges passagers se trouvent là où s'ouvrent les portes et il faut se lever et les replier à chaque halte pour laisser entrer les autres passagers. Heureusement, l'ambiance à bord est bon enfant. Une dame d'une cinquantaine d'années nous vante l'action bénéfique du bassin d'Arcachon sur la santé et des étudiants nous demandent cordialement ce qui nous pousse à quitter notre Belgique. Les paysages changent brusquement, la végétation se fait méridionale et l'air du large s'insinue à travers la porte. « Surtout, prenez le temps d'aller vous poser près du vieux port » nous recommande la dame.

Nous arrivons bien vite au terminus. Le contraste entre l'air maritime frais et la température élevée est vivifiant. Je me mets en quête d'une carte topographique afin de nous trouver un lieu où poser notre tente. Arcachon est aussi une ville, mais à quelques kilomètres d'ici commence une vaste étendue de sable, surplombée un peu plus loin par la dune du Pilat, la plus haute d'Europe. C'est dans cette direction que nous irons. Il y a en effet des petits coins isolés de forêt où l'on saura prendre nos aises sans troubler le voisinage.

Apparemment, d'autres nous ont précédés. Le site choisi présente des traces de camping sauvage : de la toile de tente déchirée, des bouteilles et des canettes ont été éparpillées sur le sol. Nous nous promettons d'emporter tous nos détritus avec nous. Un peu plus loin dans les bois, je repère une très belle surface derrière les fourrés. Elle forme un cercle de trois ou quatre mètres de diamètre, entouré de pins maritimes et de buissons. Elle est aussi parfaitement plane. C'est parfait ! En cas de pluie, nous serons plus ou moins au sec.
Le jour décline. Nous refusons de le laisser filer si vite. Nous sortons de notre antre et retrouvons le bord de mer pour observer le déclin de ce mercredi atypique dans un feu de couleurs où l'azur se dispute avec un soleil ardent.





Nous faisons ensuite un tour dans la pénombre jusqu'au hameau voisin et repérons une pharmacie, une poissonnerie et un bar-tabac. Nous remarquons aussi de nombreuses agences immobilières affichant des appartements de standing à plus de six cent mille euros.  Nous sommes arrivés ici par hasard. D'autres ont pu s'établir dans cette belle région grâce à la force de leurs moyens. Comme souvent, les écrins de verdure à l'air salubre sont la chasse gardée de la bourgeoisie. Cependant, personne ne juge du regard notre allure modeste et nous nous disons que rien ne nous empêchera de profiter de ces lieux paisibles au climat caressant.

Jeudi sera le jour de la grande marche. Nous quittons nos fourrés vers 9h30, après avoir déjeuner avec trois cookies chacun et avoir effectué notre toilette avec un peu d'eau et du savon liquide. En aval, le bassin d'Arcachon dévoile les charmes que le clair-obscur de la veille nous avait seulement permis d'entrevoir. La plage n'est pas très large, et l'on y croise peu de monde. L'essentiel de nos rencontres, sur les cinq premiers kilomètres, se résumera à des personnes d'un certain âge accompagnées de leurs amis canins.
Le bleu du ciel ne tolère que peu de nuages et ils sont vite chassés par le vent. Sur l'autre rive, c'est le Cap Ferret qui se dévoile à mesure que la brume enveloppante se lève. Les locaux nous l'ont dit : dans la région, le soleil peut régner en maître sur une rive et être voilé sur l'autre.

Après avoir disséqué de nos yeux ébahis un cadavre de méduse, la dune du Pilat s'annonce enfin. Nous décidons de pique-niquer à son sommet. Cela fait partie des petits plaisirs que j'aime à m'offrir le plus souvent possible. En plus, il est très facile en France de se procurer du vin tendre et du fromage onctueux pour à des prix deux fois moindres que ceux pratiqués en Belgique.

L'après-midi se passe dans une parfaite décontraction. Nous dévalons une cage d'escaliers nichée entre les pins pour rejoindre le littoral. En bas, le confort offert par un impressionnant matelas de sable nous incite à poursuivre nos lectures du moment, l'Arrache-coeur pour Lily et un essai sur la révolution pour ma part. Je sombre dans un sommeil de guimauve après une petite dizaine de pages. Qui a dit que partir en aventurier n'offrait pas de délicieux moments de repos ? Lorsque je m'éveille, j'admire un de nos voisins : le chamaerops humilis, un palmier nain, le seul qui pousse à l'état sauvage en France. Lily me met au défi d'escalader la dune du Pilat. Groggy, je râle, en maudissant intérieurement ce rosé trop suave. En effet, gravir un mur de sable interminable exige de ma part un certain effort physique couplé à une grande attention. Les prises sont peu nombreuses et l'on dérape vite.
À notre grand regret, l'esplanade au-dessus de la dune est clôturée. Elle fait office de terrasse pour un restaurant de standing démesuré. Je ne peux que déplorer, une fois de plus, la privatisation de la nature par les nantis.




Néanmoins, nous rentrons heureux de notre balade et regagnons avec le sourire notre campement de fortune. Il faut dire que l'on jurerait avoir fait encore plus de route que le chemin réellement parcouru. Les grandes villas blanches perchées nous évoquerait presque, avec nostalgie, l'Amérique de Tom Sawyer.

La deuxième nuit à la belle étoile nous confronte à un adversaire invisible et bruyant, semblant défoncer chaque obstacle qu'il rencontre. Nous restons calmes pour ne pas attirer son attention. Très vite, nous le soupçonnons d'être un sanglier. Je me hasarde alors hors de la tente pour récupérer discrètement la nourriture que nous avons laissée devant la porte. L'agitation dure une bonne demie-heure puis s'éloigne progressivement. Au réveil, des traces de pattes dans la terre, à quelques dizaines de mètres, confirment notre identification. Heureusement, nous n'étions pas sur sa trajectoire.

Nous décidons d'explorer un peu plus la ville d'Arcachon. Ou plutôt les villes. Arcachon présente la particularité intéressante d'être composée de quatre grands quartiers, conçus en fonction des saisons. Égarés dans les bois à cause d'une erreur de carte, nous arrivons trop tard pour récupérer les invendus sur le marché de la ville d'été.

Par contre, cette nouvelle marche nous offre la possibilité d'une belle rencontre. C'est en effet en quittant le hameau des Abatilles que nous tombons sur Flore et Stéphane, un couple qui a pris la route dans un petit van aménagé. Ils s'arrêtent en nous voyant : ils voyagent depuis plusieurs jours et cherchent un lieu où ils pourraient prendre une douche. Ça tombe bien : nous ne sommes pas des locaux mais je ne me déplace jamais en territoires nouveaux sans emporter une carte et il se trouve justement qu'ils sont à proximité du seul camping ouvert toute l'année, celui de la ville d'hiver !

Nous croiserons à nouveau Flore et Stéphane le lendemain. Il nous proposeront de partir avec eux quelques jours en Dordogne. Après un moment de réflexion, nous accepterons. Notre belle plage déserte s'est hélas brusquement emplie de touristes. Normal, on est le premier samedi des vacances de Pâques, il fait 24 degrés et le soleil règne en maître, pour le bonheur des familles.



En route pour la Dordogne



C'est dans les embouteillages, à la sortie d'Arcachon, que nous en apprenons plus sur nos hôtes. Flore, lassée de sa Sarthe natale, a rassemblé il y a quelques mois ses économies pour se payer une petite camionnette Volkswagen. Stéphane, lui, a quitté le Nord jugé déprimant pour la vie sauvage en Ardèche. Il sillonne désormais la France en moto. Habitué de la route, il ne tarde d'ailleurs pas à dépasser le van dans lequel nous avons pris place avec Flore. Après Bordeaux, la route s'élève sensiblement. Le trajet sera long, la camionnette peinant à dépasser les 80km/heure. Assommé par les embouteillages, nous somnolons tous les trois dans la voiture.


Arrivés aux abords de Périgueux, Stéphane nous attend : il a trouvé un bois où passer la nuit. Ici, les arbres sont encore chauves et les branches crissent comme des cordes de violon. Il fait toujours aussi doux, mais des averses nous arrosent par intermittence. Lily souffre de son rhume, je crains une sinusite face à quelques saignements. Je lui promets de passer la nuit suivante dans une auberge. Cela permettra également à Flore de prendre une douche. Quant à Stéphane, il retournera en Ardèche dès le lendemain.

Périgueux se dévoile à nous en ce dimanche de Pâques. C'est une ville à la campagne, plutôt paisible sans être pour autant dénuée de vie. Son cœur historique s'est figé dans le temps et sa cathédrale surplombe tout telle une géante muette. Nous notons les efforts manifestes pour conserver la façade d'origine de chaque bâtiment. Les rues sont encore plus étroites qu'à Mons mais les voitures ne s'y hasardent pas , pour le grand plaisir des passants. Nos édiles communaux devraient s'en inspirer.



Nous flânons le long de l'Isle où a été installé un parcours de santé. Flore nous démontre qu'elle porte bien son prénom en nous dénichant quelques plantes comestibles. J'apprécie particulièrement le croustillant de l'achillée millefeuille avec lequel je me préparerai plus tard une salade. Après cette journée passée ensemble, nos chemins se sépare : Flore ira en Corrèze tandis que nous partirons à l'assaut du Périgord noir, une région où dominent les forêts profondes, les cours d'eau et les falaises.

C'est une mère de famille qui nous y emmène, acceptant de faire un détour de quinze kilomètres à travers les petites routes qui nous offrent une vue à couper le souffle sur ces terres de contraste. Le Périgord noir, c'est un peu comme les Ardennes du Sud. Il n'y fait pas bien haut et pourtant, on croirait tutoyer les sommets tant le relief est accidenté. Comme en Calestienne belge, le sol calcaire a favorisé l'émergence de nombreuses grottes. Nous y visitons la grotte du Grand Roc qui nous rappelle combien la nature peut être artiste. Ce sont toutefois les habitations troglodytes, toujours habitées et encastrées dans d'impressionnantes falaises, qui nous étonnent le plus. En début de soirée, nous faisons du stop pour rentrer sur Périgueux. Un jeune homme s'arrête immédiatement. Décidément, les dordognots sont des gens serviables et charmants.





Mardi sera le jour du départ. Nous devons rentrer, notre agenda ne nous permettant hélas pas de voir davantage du pays. Dommage. Nous sommes aussi prévoyants : nous avons compté deux jours pour le retour. Nous savons que parcourir 800 km avec le même conducteur, comme à l'aller, tient à un coup de chance extraordinaire. Et en effet, cette fois, nous devrons emprunter beaucoup plus de véhicules pour rejoindre Mons. Ce sera néanmoins l'occasion de nouvelles rencontres intéressantes.

Nous sommes postés depuis près d'une heure à la sortie de Périgueux au moment où un homme assez âgé nous prend en stop. Pas de chance, il n'a qu'une seule place de libre et n'avait pas vu que nous étions deux. Il nous embarque jusqu'à la sortie d'autoroute. Il est déjà midi et je sens qu'il nous faudra attendre que l'heure de pause passe pour avancer sur la route. Encore une fois, c'est long. Vient enfin un homme d'une trentaine d'années qui a loué une camionnette Super U. Longue, haute et large, elle ferait un superbe van aménagé. Il nous emmène jusqu'à Thiviers. Là, une autre camionnette s'arrête et nous nous installons entre les baffles et les amplis. Notre bienfaiteur est régisseur. Il revient de Notre-Dame-Des-Landes et il émane de lui un flegme déconcertant. On discute un peu politique. Cette fois, on avale enfin quelques dizaines de kilomètres. En route pour Limoges !
La nationale s'élève et serpente. Au loin, on devine les premiers contreforts du Massif Central. Lorsque nous sortons du véhicule, la fraîcheur nous surprend. Nous ne sommes pourtant qu'à un petite centaine de kilomètres de Périgueux. On comprend mieux dés lors pourquoi les habitants de la Dordogne voient déjà la Haute-Vienne comme une terre du Nord. La bruine se change rapidement en pluie et l'encre du mot Paris, écrit sur notre affichette, commence à couler. Une jeune fille s'arrête, prête à nous sacrifier pas mal de place dans sa petite voiture, mais elle ne va pas dans notre direction. Encore une fois, c'est une camionnette qui fera notre bonheur.

Le chauffeur s'appelle Stephen. Par chance, il va au-delà de Paris. Nous optons pour sa destination finale : Château-Thierry, une ville de Picardie aux portes de la Champagne et de l'Île-de-France. Il nous restera environ 200km à parcourir une fois arrivé là-bas.
Stephen est vraiment heureux de nous avoir à bord. Nous ne tardons pas à réaliser que nous lui rendons aussi service à notre façon. Son métier, c'est d'aller installer des chantiers un peu partout en Europe et, parfois, ailleurs dans le monde. Il a commencé à construire des éoliennes à 20 ans et est devenu chef d'équipe à 30. La Belgique est pour lui un territoire familier : il a monté les fameuses éoliennes d'Estinnes, à 10 kilomètres de chez nous. « Quand vous voyez une éolienne avec un pale plus long, ça veut dire que mon entreprise est sûrement passée par là » nous confie-t-il. 
Il est bavard. Il craint en effet de s'endormir. C'est le revers de la médaille : si son métier le passionne, il doit effectuer de très longs déplacements. Sa conversation est riche d'anecdotes : il nous raconte ses dégustations de bière en Belgique, son voyage en Canada, un concert de reggae en Bretagne durant lequel même la maire fumait des joints ! On passera au total 5 heures ensemble. 


Arrivés à Château-Thierry, nous comprenons qu'il est vain d'espérer aller plus loin aujourd'hui puisque seule une voiture passe toutes les cinq minutes. Nous cherchons donc en vain un endroit paisible où planter notre tente. Hélas, il n'est pas de zones boisées où l'homme a laissé la nature s'installer. Puis, il fait froid. Le mercure est tombé sous les dix degrés et je crains que Lily ne connaisse une rechute.
Nous posons donc nos quartiers dans un hôtel Campanile. Le complexe est placé au beau milieu d'une large chaussée et est entièrement clôturé. Il nous faut faire un très long tour pour y entrer. De plus, la mairie de Château-Thierry ne semble pas avoir prévu de trottoir en périphérie. Quelle poisse ! Le Sud-Ouest nous manque déjà.


Le lendemain, nous sommes réveillés par la pluie qui frappe à notre carreau. Nous prenons deux douches, la première est officielle, la seconde est offerte par un ciel couvert. Le stop devient pénible : la route est fréquentée par des camions qui nous envoient une bourrasque à chaque passage. Par chance, l'attente est brève. Un homme nous embarque pour 10 kilomètres. Immédiatement après, un autre nous emmène dans le centre de Soissons où sa fille suit des cours de danse.


Il est tôt et il se dégage de Soissons un charme architectural particulier. Je persuade Lily de s'y arrêter pour pique-niquer et d'y flâner une bonne heure, le temps de goûter à l'ambiance du centre-ville et d'arpenter les ruines de l'Abbaye. La visite est quelque peu gâchée par des regards en coin et des doigts accusateurs qui nous désignent. Notre dernier conducteur nous avait pourtant prévenus : à Soissons, les gens sont guindés. La ville est en effet assez petite-bourgeoise et certains semblent jouer les aristocrates qu'ils ne sont pas.
C'est Boukrous qui nous aide à en déguerpir. Livreur professionnel, traversant la France comme l'Allemagne et les Pays-Bas, il a fini sa dernière mission et rentre chez lui dans la banlieue Nord de Lille, non loin de la frontière belge. On ne pouvait pas mieux tomber ! Il conduit rapidement et des terrils ne tardent pas à nous annoncer que le retour au bercail est imminent. Notre conducteur nous dépose à Mons-en-Baroeul. Mons ! On est presque rentrés...

C'est une jeune trentenaire nous raccompagne à la frontière, aux alentours de Rumes. Elle aime chantonner des airs populaires entre chaque virage et est soucieuse de nous parler de l'histoire des villages que nous traversons. Elle nous dépose sur les premiers mètres d'asphalte belge, là où se tient une pompe à essence qui doit sa clientèle à son impressionnante collection de bières. Un père de famille nous emmène dans le centre de Tournai, puis c'est Camille et Benoît, un couple d'étudiants qui nous reconduit à la maison. Vous ne devinerez jamais quelle est leur ambition... Ouvrir un café littéraire ! Nous leur proposons donc de prendre un verre dans notre Coin aux étoiles. Ils font ainsi connaissance avec Sheeby et Katniss, nos deux adorables chattes asiatiques qui nous boudent un peu, malgré qu'elles aient pu bénéficier de la présence de Fabrice, notre cat-sitter.

La soirée se clôture autour d'un plat de nouilles et nous nous jurons de remettre ça au plus vite... Bien d'autres horizons encore nous attendent !




dimanche 13 mars 2016

Lettre à Charlot premier

Cher Charles Michel, premier ministre de Belgique,
J'apprends que tu as réagi avec emportement parce qu'un jeune homme pauvre t'as virtuellement - et fort anecdotiquement - traité de "trou du cul" : tu as fait descendre une cellule spéciale de flics depuis Bruxelles pour lui foutre les jetons, ça a fait le tour de la presse et je ne pense pas que ce sera bon pour ta côte de popularité.
Tu as raison, Charles : tu n'es pas un trou du cul. Un trou du cul, c'est utile : c'est par là qu'on expulse la merde. Si nous n'en étions pas pourvu, nous finirions sans doute par gonfler au point d'exploser, un peu comme ces centrales nucléaires crasseuses qui menacent tes concitoyens ; un peu aussi comme ces dirigeants de grandes entreprises, ces propriétaires de parcs immobiliers entiers devant qui tu tires ta révérence, sans oublier tous ces grands fraudeurs fiscaux qui seront amnistiés.
Quand tout ça pétera, ça fera à nouveau des dégâts, ce que tu appelles chichement le "trou budgétaire" et qui est en fait un gouffre immense et immonde, bien pire que n'importe quel trou du cul, même celui d'un type en phase terminale d'un cancer des intestins (et qui ne sait peut-être plus se soigner par la faute de ton amie, Maggie). Pour combler ce gouffre qui sent le soufre, on prendra à nouveau chez les petites gens, ceux qui se laissent faire, ceux qui doivent faire toujours plus pour obtenir toujours moins. La NV-A l'a annoncé : on bouchera le trou budgétaire en pompant encore plus la sécu. Comment veux-tu, cher Charles, qu'on ait pas envie de se laisser aller à quelques commentaires désobligeants à ton égard face à cette réalité-là ?
Parce que tu n'es pas un trou du cul, tu es pire que ça : tu es celui qui nous fait avaler n'importe quoi et à cause de qui on en chie !
Tu es tel un Ronald Mac Donald qui vend sa saloperie au prix fort et salue la foule avec un sourire idiot pour se faire bien voir. Mais dans la foule, il y a des gens qui savent ce que tu es vraiment, Charles, des gens qui pensent que tu es un petit joueur, une sorte de comptable grippé qui n'a pas la carrure d'un chef d'État et qui doit sa place à son ascendance.
En vérité, Charles, tu es semblable à ces gamins un peu minables qui ne parviennent pas à se faire respecter dans la cours de récré et qui en tabassent d'autres pour être en bon rapport avec les caïds en culotte courte. Ne mens pas : on voit tous ta façon de trembler face à un certain Bart. D'ailleurs, ça en serait presque drôle dans une situation où la vie de tes concitoyens ne serait pas en jeu. Là, hélas, ça fait plutôt pitié.
Le gars que tu as traîné devant les flics aurait perdu son job à cause de ta politique. Déverser des insultes sous un article de presse, c'est peut-être tout ce qu'il lui reste comme moyen d'expression, même si ce n'est pas très reluisant. Que crois-tu que tu vas lui donner envie de faire en l'assignant chez les flics ? De te respecter ? Parce que toi, tu respectes la population ? Parce que toi, tu ne lui as pas menti pour avoir le pouvoir ?
Va-t-in t'chire, boyard !
Un trou du cul, parmi des centaines de milliers d'autres, et qui en a marre d'en chier.



samedi 12 décembre 2015

Anatomie de l'Autre Moi : premier chapitre


AVERTISSEMENT 


J'avais entrepris de raconter mon burn-out dans un récit d'autofiction mêlant réalisme et fantastique. 
Je n'ai finalement pas poursuivi ce projet. Je parviens difficilement, en effet, à rythmer mon écriture lorsqu'il s'agit de raconter des choses mornes. 
Je laisse néanmoins ce premier chapitre en ligne, à titre de témoignage. 
À très vite je l'espère pour "Avant la fin", mon recueil de nouvelles d'anticipation en cours d'écriture.  


                               Premier chapitre : 

                                                 Des chiottes magnifiques



Florian observe l'alignement parfait des couleurs pastels. Il prend une bonne gorgée d'air aseptisé. C'est mieux que rien : l'oxygène avalé irrigue ses poumons et diminue la pression dans ses vaisseaux sanguins. Il s'observe dans la glace, voit comment son teint glauque contraste avec l'orange du mur avoisinant, et soupire en remarquant de nouvelles cernes sous ses yeux pochés. La dernière nuit, presque blanche, lui a filé un bon gros coup de vieux pour le jour de ses vingt-huit ans.

Il est neuf heures moins dix. Au moins, Florian n'est pas en retard cette fois. Il faut dire qu'il ne s'est pas vraiment couché. Il s'est plutôt mis en veille entre quatre et six heures du matin, une situation qui se reproduit de plus en plus souvent. Tout comme la nécessité pour lui d'aller se recoucher juste après sa journée de travail.

Il soupire. Vingt-huit ans, ce n'est pas beaucoup. Il doit probablement lui rester suffisamment de temps devant lui pour découvrir les vraies richesses du monde. Mais à ce rythme-là, c'est déjà de trop. Ses jambes, ses bras mais surtout son ciboulot le lui hurlent en permanence : "Freine, arrête ça tout de suite ! ".

Il ne peut pas. Dans sa tête, il est déjà demain. Ou peut-être bien la semaine prochaine si ce n'est carrément pas le mois à venir. Une chose est sûre : dans ce futur encore vaporeux qu'il entrevoit, ses souffrances ne sont pas terminées. Peut-être parce qu'il ne se reconnaît pas.

Des bruits de pas en rafales le tirent de son introspection. Florian sort des toilettes. Dans le couloir, une dame à la chevelure poivre et sel agitée esquisse de grands gestes. Elle semble en proie à une certaine panique. Elle le regarde et crie : "Surtout, ne les écoutez pas. Ils ont préparé leurs plus beaux mensonges. Si j'étais vous, je fuirais".

Florian la dévisage d'un air triste. Les paupières de cette dame sont rouges d'avoir abrité trop de larmes. Son teint beige sale est caractéristique des personnes sous anxiolytiques. Ses pas, chancelants et déstructurés, montrent qu'elle ne ressent plus le sol tel qu'il se présente à elle. Elle foule une autre planète sur laquelle des psys l'ont expédiée en lui disant qu'elle sera davantage en phase avec la réalité là-bas. Foutaises. Florian aimerait ne pas voir ça. Il souhaiterait ne rien percevoir de tous ces faux-semblants qui dégoulinent le long des murs.

Nous ne sommes pas encore demain ni à la fin de cette année. Nous sommes mardi 29 septembre dans un bâtiment aux mille horloges qui pointent toutes neuf heures. Florian a vingt-huit ans. Il a des yeux de cocker un peu moins gonflés qu'au petit matin. Il va s'asseoir gentiment, ni trop à l'arrière ni trop à l'avant. Il s'est habillé simplement avec une chemise bleue à carreaux noirs et un jeans ordinaire. Sa longue crinière demeure cachée derrière ses oreilles. Mais il sent que ce n'est pas suffisant : le rôle du bon fonctionnaire est difficile à jouer. Il ne lui va pas. Il ressemble à un cabot, à un acteur bègue qui adresse des sourires béats à la caméra, à défaut de savoir s'exprimer convenablement.

Pour ne rien arranger, la salle de réunion n'en est pas une. Il s'agit plus d'un espace ouvert, survolé par une volée d'escaliers fous, et coincé entre les cuisines de la cantine et une cour de récréation pour enfants de primaire. En langage moderne, on appellerait ça une salle conviviale. En parlant sans ambages, on dirait plutôt que c'est du foutage de gueule.

Bordel, à quoi ça sert de se réunir, si on comprend que dalle ? Les casseroles s'entre-choquent, les gosses crient et les maigres baffles, déjà bien insuffisantes pour amplifier un tel espace, ne fonctionnent pas, brouillant le discours des uns et des autres par un grésillement continu. Les organisateurs tentent vainement de ne pas paraître gênés. C'est raté. Leur demi-sourire et leurs vaines tentatives de traits d'humour forcés les trahissent. On dirait qu'on a tous un peu la honte d'être là.

Les nouveaux élus à un poste à responsabilités se présentent tour à tour. On capte un mot sur trois si on fait l'effort de lire sur les lèvres. Florian note le ton neutre sur lequel ils s'expriment. C'est plein de bonnes intentions, d'efforts artificieux pour paraître sympathique et aussi d'agacement quand les jeux des enfants font rebondir leur ballon sur une vitre. Florian n'a pas envie de leur jeter l'opprobre : ils sont là pour parler du "basculement", une restructuration évoquée depuis près de dix ans, dont la mise en place est imminente, mais dont personne ne sait encore rien. Ils remplissent du vide, font des bulles pleines de signes de ponctuation, comme dans une bande dessinée sans paroles.

Une chose est sûre cependant : rien ici n'inspire la joie de vivre. Florian n'a pas envie d'être là ; ce n'est pas pour autant qu'il croit avoir sa place ailleurs. Depuis deux ans, il bosse sur la capitale. Enfin, « bosser » est un grand mot. Il s'ennuie surtout, entre deux quarts d'heures stakhanovistes où il se concentre sur sa tâche et essaie de battre la cadence. Impossible de ne pas bailler aux corneilles après avoir répété le même putain de geste une bonne dizaine de fois.

Depuis son vingt-quatrième étage, Florian suit la course des oiseaux entre les gratte-ciels, il observe les départs de flamme et assiste, impassible, à la propagation des incendies avant l'intervention des pompiers. Florian regarde aussi les convois extraordinaires qui partent tous les jours de la banque nationale voisine. Le fric tout puissant est sous haute protection policière, dès les premières lueurs du jour, alors qu'un halo vert de pollution se forme autour de la ville, telle une auréole pleine de merde, sale couronne déposée sur la tête du capitalisme belge.

Florian n'est pas bien à Bruxelles. Mais il n'est pas mal non plus parce qu'on lui fiche la paix. Les collègues semblent eux aussi rongés par l'ennui bien qu'ils soient galvanisés en même temps par la stabilité que leur procure leur fonction. De temps à autres, Florian taille une bavette avec certains même s'il se montre plutôt réservé. Son chef de service est resté un homme simple qui apprécie le jardinage, le bon vin et qui se préoccupe aussi fort de la situation politique et économique de l'Europe. C'est ce qu'on peut appeler une bonne ambiance de bureau, le mieux que l'on puisse espérer dans un vivarium technico-administratif même si lentement, sournoisement, quelque chose change...

Florian tord ses lèvres. La réunion fantoche porte encore sur cette maudite restructuration. Plein de questions jaillissent. On sent la rancoeur. Beaucoup d'agents sont fatigués. Ils savent que leur vie de demain dépend d'une autorité aveugle.

Les ministères sont des boîtes noires grotesques. Florian aimerait observer tout ça de haut, avec un paquet de pop corn au lieu de n'être qu'un pion, un vulgaire élément de tout un appareil qui consiste à traquer les petits fraudeurs pour faire oublier que l'on est impuissant face aux plus gros.

Un vérificateur des contributions pourra de moins en moins choisir d'aller emmerder un contribuable qui a bâti sa fortune en trompant ses clients. L'ordinateur dicte sa loi de plus en plus, à coup de tâches automatisées et de sélections ahurissantes. Tout petit supplément qu'il est facile de faire devra être effectué par l'agent, même si c'est contestable légalement. Les cas épineux, de fraude manifeste, seront laissés sur le côté et les sales business pourront prospérer. En effet, qui ira au casse-pipe si on a plus de reconnaissance en suivant bêtement les consignes qui s'affichent à l'écran plutôt qu'en exerçant son esprit critique ?

Florian n'est pas là où il devrait. Sa conception de la justice sociale, ce n'est pas ça. Il n'acceptera jamais de reporter la faute de la soi-disant crise économique sur des intérimaires ponctionnés qui compilent mal leurs fiches de maigres rémunérations ou sur des allocataires sociaux dépeints comme des rentiers alors que les véritables rentiers sont eux moins taxés que les personnes en maladie-invalidité.

Florian sait qu'un compteur est enclenché, que bientôt on exigera de lui qu'il fasse une vérification de trop, celle qu'il ne pourra cautionner en son âme et conscience. Trop, c'est trop ! Il se sait en sursis. Il s'est d'ailleurs promis de se tirer de là dès qu'il aura économisé suffisamment d'argent pour achever ses travaux.

Hélas, la liste des aménagements à effectuer ne cesse de s'allonger. Le jeune homme a eu la malchance de tomber sur un couvreur malhonnête, pourtant recommandé par un voisin. Le margoulin a laissé sa charpente en sale état et a fixé ses bacs de zinc de guingois. Mais ce n'est pas tout : il s'est fait descendre. Le neveu d'un homme politique influent de la ville l'a tabassé puis une voiture lui est passé sur le corps. Le meurtrier s'est rendu à la police, il s'est ensuite entretenu avec le politicien et est ressorti libre du commissariat. L'entreprise de toiture a été dissoute et Florian n'a pu réclamer aucune somme d'argent malgré un dossier particulièrement bien ficelé. Un malheureux concours de circonstances, un de plus.

Au milieu des prises de parole inaudibles, de la novlangue managériale, des nuées de soupirs, des visages dépités et des fiertés rabougries, Florian sent que quelque chose cloche et que ça va bien au-delà d'une histoire de job de fonctionnaire qu'une main invisible a voulu rendre monotone et aliénant.

Son esprit est hanté par un beau visage, presque poupin, aux grands yeux hazels qui hurle soudain et se mue en une gargouille grimaçante. Ce n'est pas une vision d'horreur mais une métaphore. Il n'arrive plus à faire face comme avant à la détresse de sa compagne dont il n'identifie plus les causes. Il ne peut qu'en subir les manifestations, devenues quasi quotidiennes. Assister aux cris, aux pleurs, aux mots qui blessent. Dormir mal et attendre, en espérant que demain soit un jour meilleur.

La réunion se termine. Florian file vers les toilettes agréablement colorées, seul élément positif de la journée. Ses yeux sont encore gonflés mais ses larmes ne coulent pas, butant contre ses paupières-barrages. Un râle le fait tousser jusqu'à l'écoeurement. Ça résonne ensuite dans son estomac noyé par un bon litre de café.

Florian porte ses mains à son crâne et le prend en étau car ça lui lance aussi dans la tête. Tout ce qu'il récolte, ce sont des poignées de cheveux qui lui glissent le long des doigts en tombant. D'ici deux ans, il sera peut-être chauve comme son père, un ancien ouvrier verrier mais aussi un homme violent, devenu nomade après son divorce, pour tenter de faire taire les créatures qui hurlaient en lui.

Florian baisse la tête, admirant toujours l'alignement parfait des couleurs pastels des toilettes. Il n'y a pas à dire, ce sont vraiment des chiottes magnifiques...

Et à présent, il lui faut aller affronter Mischa.