samedi 12 décembre 2015

Anatomie de l'Autre Moi : premier chapitre


AVERTISSEMENT 

 

Vous allez lire un récit d'autofiction, associant éléments autobiographiques et événements fictifs. Il ne s'agit pas d'une forme littéraire courante. Écrire une autofiction avec discernement n'est pas une chose aisée. Cela exige notamment de clarifier ses objectifs, vis-à-vis de soi-même comme envers ses lecteurs.

Je me suis posé pour principe premier de ne pas en faire un règlement de comptes grossier. Voilà pourquoi j'ai changé tous les prénoms hormis le mien. Je me suis aussi attaché à montrer la part d'humanité qui subsiste chez les bourreaux ordinaires et j'ai voulu orienter la réflexion vers des problématiques sociétales, notamment celle de l'égalité des droits.

Je n'aime pas les mystifications. Aussi, j'ai pris soin de construire mon récit d'une façon qui permettra au lecteur de discriminer la réalité de la fiction. La première partie du livre retrace la journée du 29 septembre 2015, date à laquelle j'ai disparu en ayant l'intention de mettre fin à mes jours. Ensuite, il s'en suit un phénomène relevant de la science-fiction : un univers divergeant apparaît et il y a désormais deux Florian.

Le premier, c'est celui qui vous parle à présent. Suite à d'heureuses rencontres, il a renoncé à son projet funeste de se suicider et a décidé de partir à l'aventure sous d'autres latitudes, pour réapprendre à vivre en dehors des faux besoins créés par la société de consommation.

Le second, c'est l'autre Florian. Pour lui, la poisse continue : il se fait tabasser en gare de Tournai alors qu'il y erre, une canette de bière à la main. À cause d'une commotion cérébrale, il n'est plus tout à fait le même. Animé par un profond désir de vengeance, il reprend contact avec quelques connaissances troubles et s'engage avec elles sur la voie du crime pour faire triompher ses idéaux …


Bonne lecture !


                               Premier chapitre : 

                                                 Des chiottes magnifiques



Florian observe l'alignement parfait des couleurs pastels. Il prend une bonne gorgée d'air aseptisé. C'est mieux que rien : l'oxygène avalé irrigue ses poumons et diminue la pression dans ses vaisseaux sanguins. Il s'observe dans la glace, voit comment son teint glauque contraste avec l'orange du mur avoisinant, et soupire en remarquant de nouvelles cernes sous ses yeux pochés. La dernière nuit, presque blanche, lui a filé un bon gros coup de vieux pour le jour de ses vingt-huit ans.

Il est neuf heures moins dix. Au moins, Florian n'est pas en retard cette fois. Il faut dire qu'il ne s'est pas vraiment couché. Il s'est plutôt mis en veille entre quatre et six heures du matin, une situation qui se reproduit de plus en plus souvent. Tout comme la nécessité pour lui d'aller se recoucher juste après sa journée de travail.

Il soupire. Vingt-huit ans, ce n'est pas beaucoup. Il doit probablement lui rester suffisamment de temps devant lui pour découvrir les vraies richesses du monde. Mais à ce rythme-là, c'est déjà de trop. Ses jambes, ses bras mais surtout son ciboulot le lui hurlent en permanence : "Freine, arrête ça tout de suite ! ".

Il ne peut pas. Dans sa tête, il est déjà demain. Ou peut-être bien la semaine prochaine si ce n'est carrément pas le mois à venir. Une chose est sûre : dans ce futur encore vaporeux qu'il entrevoit, ses souffrances ne sont pas terminées. Peut-être parce qu'il ne se reconnaît pas.

Des bruits de pas en rafales le tirent de son introspection. Florian sort des toilettes. Dans le couloir, une dame à la chevelure poivre et sel agitée esquisse de grands gestes. Elle semble en proie à une certaine panique. Elle le regarde et crie : "Surtout, ne les écoutez pas. Ils ont préparé leurs plus beaux mensonges. Si j'étais vous, je fuirais".

Florian la dévisage d'un air triste. Les paupières de cette dame sont rouges d'avoir abrité trop de larmes. Son teint beige sale est caractéristique des personnes sous anxiolytiques. Ses pas, chancelants et déstructurés, montrent qu'elle ne ressent plus le sol tel qu'il se présente à elle. Elle foule une autre planète sur laquelle des psys l'ont expédiée en lui disant qu'elle sera davantage en phase avec la réalité là-bas. Foutaises. Florian aimerait ne pas voir ça. Il souhaiterait ne rien percevoir de tous ces faux-semblants qui dégoulinent le long des murs.

Nous ne sommes pas encore demain ni à la fin de cette année. Nous sommes mardi 29 septembre dans un bâtiment aux mille horloges qui pointent toutes neuf heures. Florian a vingt-huit ans. Il a des yeux de cocker un peu moins gonflés qu'au petit matin. Il va s'asseoir gentiment, ni trop à l'arrière ni trop à l'avant. Il s'est habillé simplement avec une chemise bleue à carreaux noirs et un jeans ordinaire. Sa longue crinière demeure cachée derrière ses oreilles. Mais il sent que ce n'est pas suffisant : le rôle du bon fonctionnaire est difficile à jouer. Il ne lui va pas. Il ressemble à un cabot, à un acteur bègue qui adresse des sourires béats à la caméra, à défaut de savoir s'exprimer convenablement.

Pour ne rien arranger, la salle de réunion n'en est pas une. Il s'agit plus d'un espace ouvert, survolé par une volée d'escaliers fous, et coincé entre les cuisines de la cantine et une cour de récréation pour enfants de primaire. En langage moderne, on appellerait ça une salle conviviale. En parlant sans ambages, on dirait plutôt que c'est du foutage de gueule.

Bordel, à quoi ça sert de se réunir, si on comprend que dalle ? Les casseroles s'entre-choquent, les gosses crient et les maigres baffles, déjà bien insuffisantes pour amplifier un tel espace, ne fonctionnent pas, brouillant le discours des uns et des autres par un grésillement continu. Les organisateurs tentent vainement de ne pas paraître gênés. C'est raté. Leur demi-sourire et leurs vaines tentatives de traits d'humour forcés les trahissent. On dirait qu'on a tous un peu la honte d'être là.

Les nouveaux élus à un poste à responsabilités se présentent tour à tour. On capte un mot sur trois si on fait l'effort de lire sur les lèvres. Florian note le ton neutre sur lequel ils s'expriment. C'est plein de bonnes intentions, d'efforts artificieux pour paraître sympathique et aussi d'agacement quand les jeux des enfants font rebondir leur ballon sur une vitre. Florian n'a pas envie de leur jeter l'opprobre : ils sont là pour parler du "basculement", une restructuration évoquée depuis près de dix ans, dont la mise en place est imminente, mais dont personne ne sait encore rien. Ils remplissent du vide, font des bulles pleines de signes de ponctuation, comme dans une bande dessinée sans paroles.

Une chose est sûre cependant : rien ici n'inspire la joie de vivre. Florian n'a pas envie d'être là ; ce n'est pas pour autant qu'il croit avoir sa place ailleurs. Depuis deux ans, il bosse sur la capitale. Enfin, « bosser » est un grand mot. Il s'ennuie surtout, entre deux quarts d'heures stakhanovistes où il se concentre sur sa tâche et essaie de battre la cadence. Impossible de ne pas bailler aux corneilles après avoir répété le même putain de geste une bonne dizaine de fois.

Depuis son vingt-quatrième étage, Florian suit la course des oiseaux entre les gratte-ciels, il observe les départs de flamme et assiste, impassible, à la propagation des incendies avant l'intervention des pompiers. Florian regarde aussi les convois extraordinaires qui partent tous les jours de la banque nationale voisine. Le fric tout puissant est sous haute protection policière, dès les premières lueurs du jour, alors qu'un halo vert de pollution se forme autour de la ville, telle une auréole pleine de merde, sale couronne déposée sur la tête du capitalisme belge.

Florian n'est pas bien à Bruxelles. Mais il n'est pas mal non plus parce qu'on lui fiche la paix. Les collègues semblent eux aussi rongés par l'ennui bien qu'ils soient galvanisés en même temps par la stabilité que leur procure leur fonction. De temps à autres, Florian taille une bavette avec certains même s'il se montre plutôt réservé. Son chef de service est resté un homme simple qui apprécie le jardinage, le bon vin et qui se préoccupe aussi fort de la situation politique et économique de l'Europe. C'est ce qu'on peut appeler une bonne ambiance de bureau, le mieux que l'on puisse espérer dans un vivarium technico-administratif même si lentement, sournoisement, quelque chose change...

Florian tord ses lèvres. La réunion fantoche porte encore sur cette maudite restructuration. Plein de questions jaillissent. On sent la rancoeur. Beaucoup d'agents sont fatigués. Ils savent que leur vie de demain dépend d'une autorité aveugle.

Les ministères sont des boîtes noires grotesques. Florian aimerait observer tout ça de haut, avec un paquet de pop corn au lieu de n'être qu'un pion, un vulgaire élément de tout un appareil qui consiste à traquer les petits fraudeurs pour faire oublier que l'on est impuissant face aux plus gros.

Un vérificateur des contributions pourra de moins en moins choisir d'aller emmerder un contribuable qui a bâti sa fortune en trompant ses clients. L'ordinateur dicte sa loi de plus en plus, à coup de tâches automatisées et de sélections ahurissantes. Tout petit supplément qu'il est facile de faire devra être effectué par l'agent, même si c'est contestable légalement. Les cas épineux, de fraude manifeste, seront laissés sur le côté et les sales business pourront prospérer. En effet, qui ira au casse-pipe si on a plus de reconnaissance en suivant bêtement les consignes qui s'affichent à l'écran plutôt qu'en exerçant son esprit critique ?

Florian n'est pas là où il devrait. Sa conception de la justice sociale, ce n'est pas ça. Il n'acceptera jamais de reporter la faute de la soi-disant crise économique sur des intérimaires ponctionnés qui compilent mal leurs fiches de maigres rémunérations ou sur des allocataires sociaux dépeints comme des rentiers alors que les véritables rentiers sont eux moins taxés que les personnes en maladie-invalidité.

Florian sait qu'un compteur est enclenché, que bientôt on exigera de lui qu'il fasse une vérification de trop, celle qu'il ne pourra cautionner en son âme et conscience. Trop, c'est trop ! Il se sait en sursis. Il s'est d'ailleurs promis de se tirer de là dès qu'il aura économisé suffisamment d'argent pour achever ses travaux.

Hélas, la liste des aménagements à effectuer ne cesse de s'allonger. Le jeune homme a eu la malchance de tomber sur un couvreur malhonnête, pourtant recommandé par un voisin. Le margoulin a laissé sa charpente en sale état et a fixé ses bacs de zinc de guingois. Mais ce n'est pas tout : il s'est fait descendre. Le neveu d'un homme politique influent de la ville l'a tabassé puis une voiture lui est passé sur le corps. Le meurtrier s'est rendu à la police, il s'est ensuite entretenu avec le politicien et est ressorti libre du commissariat. L'entreprise de toiture a été dissoute et Florian n'a pu réclamer aucune somme d'argent malgré un dossier particulièrement bien ficelé. Un malheureux concours de circonstances, un de plus.

Au milieu des prises de parole inaudibles, de la novlangue managériale, des nuées de soupirs, des visages dépités et des fiertés rabougries, Florian sent que quelque chose cloche et que ça va bien au-delà d'une histoire de job de fonctionnaire qu'une main invisible a voulu rendre monotone et aliénant.

Son esprit est hanté par un beau visage, presque poupin, aux grands yeux hazels qui hurle soudain et se mue en une gargouille grimaçante. Ce n'est pas une vision d'horreur mais une métaphore. Il n'arrive plus à faire face comme avant à la détresse de sa compagne dont il n'identifie plus les causes. Il ne peut qu'en subir les manifestations, devenues quasi quotidiennes. Assister aux cris, aux pleurs, aux mots qui blessent. Dormir mal et attendre, en espérant que demain soit un jour meilleur.

La réunion se termine. Florian file vers les toilettes agréablement colorées, seul élément positif de la journée. Ses yeux sont encore gonflés mais ses larmes ne coulent pas, butant contre ses paupières-barrages. Un râle le fait tousser jusqu'à l'écoeurement. Ça résonne ensuite dans son estomac noyé par un bon litre de café.

Florian porte ses mains à son crâne et le prend en étau car ça lui lance aussi dans la tête. Tout ce qu'il récolte, ce sont des poignées de cheveux qui lui glissent le long des doigts en tombant. D'ici deux ans, il sera peut-être chauve comme son père, un ancien ouvrier verrier mais aussi un homme violent, devenu nomade après son divorce, pour tenter de faire taire les créatures qui hurlaient en lui.

Florian baisse la tête, admirant toujours l'alignement parfait des couleurs pastels des toilettes. Il n'y a pas à dire, ce sont vraiment des chiottes magnifiques...

Et à présent, il lui faut aller affronter Mischa.







dimanche 29 novembre 2015

Amis de la Terre, nous ne devons rien lâcher !

Je reprends l'écriture de mes « carnets d'un exilé volontaire » avec peine. Après exactement deux mois de vie alternative, j'aurais aimé vous narrer bien d'autres aventures mais les deux dernières semaines en ont décidé autrement.

Pour commencer, je suis tombé malade. Rien de très grave mais la fièvre a quand même réussi à me paralyser entièrement pendant quelques jours.

Ensuite, et c'est là le plus important, la rédaction de mes carnets futurs a dû faire face aux ritournelles cruelles du « À quoi bon ? ». Je sais que certains me liront, me commenteront et partageront ce texte mais j'imagine aussi que sa diffusion sera plus faible parce que depuis les attentats de Paris, la recherche d'alternatives à ce système mortifère a cessé d'être une priorité pour beaucoup de lecteurs potentiels.

En effet, depuis le 13 novembre, la psychose collective semble avoir balayé d'un trait les préoccupations sociales et environnementales. Cette réalité effarante, les réseaux sociaux me l'enseignent tous les jours.

Au début, j'ai mis ça sur le compte du choc émotionnel. Ensuite, j'ai compris que ce n'était pas qu'une réaction à court terme et que les porteurs d'alternatives devraient composer avec cette drôle d'ambiance.

J'avoue en éprouver une certaine peine même si je ne perds pas espoir que certains se réveillent dans les prochains mois, quand nos États profiteront trop franchement de ce vent favorable à leur appareil répressif. Je m'attriste néanmoins qu'il faille peut-être en arriver là pour leur ouvrir les yeux.

À dire vrai, ce désintérêt pour les questions sociales et environnementales me choque parce que je considère qu'il fait offense à la raison. De nouveaux arguments objectifs en faveur des alternatives sociétales sont en effet apparus dans le contexte actuel.

Premièrement, il faut avoir à l'esprit que cette région du monde où sévit la barbarie obscurantiste qui s'importe occasionnellement chez nous, c'est avant tout une zone convoitée par toutes les puissances parce qu'elle détient les principales réserves de pétrole. L'or noir, c'est justement le Saint-Graal des capitalistes productivistes. Avant d'être impliqué dans la tragique crise humanitaire du Moyen-Orient, le pétrole fut en outre la cause des crises économiques successives des années septante. Rappelons à ce titre que les capitalistes américains - déjà eux ! - avaient eu l'idée d'y lier leur monnaie pour créer les pétrodollars, rendant toute l'économie mondiale du bloc de l'Ouest dépendante de ce fichu combustible.
Gageons donc que casser cette dépendance énergétique réduirait l'ardeur de nos politiciens à se mêler de la politique intérieure des États du Moyen-Orient.
Cela permettrait aussi de se défaire du soutien tacite à des régimes moyenâgeux qui salissent l'image du monde occidental sur toute la surface du globe et créent de la frustration chez les peuples spoliés.

Deuxièmement, vivre sous le capitalisme aujourd'hui et demain impliquera pour le citoyen européen lambda d'accepter, en plus du salariat aliénant et des mesures d'austérité, un package de mesures sécuritaires qui le grèveront dans ses mouvements, le condamneront à subir des contrôles au faciès et augmenteront son stress quotidien avec toutes les répercussions que l'on sait sur sa santé. Votre petit confort mérite-t-il toutes ces frustrations, tout ce temps volé et cet épuisement chronique ? Je ne le crois pas.

Enfin, couper les ponts avec ce système nous permettrait de couper également les ponts avec la logique délétère du ressentiment qui ne va pas cesser de grandir dans les quartiers populaires à forte concentration de population d'origine immigrée, un ressentiment que l'on peut comprendre. En effet, il s'explique principalement par l'impression d'être un citoyen de seconde zone après avoir déjà payé le prix fort : celui d'ancêtres volés, malmenés voire torturés et condamnés par l'entreprise impérialiste.
Les progressistes n'ont pas à se positionner dans un soi-disant conflit de civilisation entre « blancs » et « non-blancs » parce que ce conflit est un paravent agité par toutes les droites, qu'elles soient occidentales ou indigènes afin de conserver et de légitimer l'ordre établi. Il s'agit en fait d'une manipulation qui vise à cacher les problèmes sociaux, économiques et de citoyenneté de certains quartiers. Considérer que le conflit de civilisation est à la base de tout, c'est nourrir le racisme dont se repaissent à leur tour tous les fascismes, qu'ils soient djihadiste, anti-arabe ou antisémite. C'est une chaîne sans fin qui pourrit ce qu'il reste du vivre ensemble sous le capitalisme.
J'espère vous avoir convaincu que ces attentats tragiques devraient au contraire nous permettre de dire un grand « Stop » à l'impérialisme, au culte de la croissance capitaliste qui prend des allures de religion et aux attaques sans cesse répétées contre nos libertés individuelles chèrement conquises.

Voilà pourquoi, après cette petite pause « réflexion », je reprendrai l'écriture des carnets avec, je l'espère, plus d'assiduité. À l'heure où l'État bourgeois profite de la situation pour museler ceux qui cherchent une alternative à l'impasse dans laquelle il nous a plongé, plus que jamais, nous ne devons rien lâcher. Je tenais à publier ce billet aujourd'hui même sur mon blog pour marquer ma solidarité avec les militants écologistes arrêtés, perquisitionnés et assignés à résidence sous le prétexte de l'État d'urgence. Une fois encore, l'avenir de la planète sera débattu par les puissants de ce monde sans que nous n'ayons notre mot à dire ni même la possibilité d'assister aux discussions. L'urgence est avant tout sociale, environnementale et citoyenne. Amis de la Terre, ne lâchons rien !




samedi 21 novembre 2015

Lettre à mes amis français, victimes de leurs médias


Avertissement : cet article fait suite au reportage "Attentats de Paris. Panique au Belgistan" diffusé sur France 2 et pouvant être visionné en cliquant ici


Chers amis français,


Je vous ai déjà exprimé ma compassion. J'aimerais à présent vous dire que je suis en colère contre vos médias qui vous infligent de nombreux reportages choc sur le cas Molenbeek et qui en profitent pour jeter l'opprobre sur la population de Belgique. Celle-ci vit en effet dans la même peur du terrorisme que vous. Elle vous a aussi témoigné tout son soutien. Contrairement à ce que Envoyé Spécial vous montre par exemple, la population de Belgique ne peut se résumer à des gens qui aiment vivre tranquillement au point de fermer les yeux face à des nids de terroristes.

Le reportage que vous avez visionné est dangereux. Le terme Belgistan a d'ailleurs été emprunté à l'ancien FN belge et à son leader le Docteur Daniel Féret, venu se dorer la pilule sur les plages de la Côte d'Azur après avoir détourné des tonnes de fric.

Ensuite, le citoyen lambda ignorait tout de ce qui se passait dans le quartier des frères Abdeslam.

Le Molenbeek que je connais, moi qui suis passé pas mal de fois par là, c'est un ensemble de zones disparates parmi lesquelles des quartiers populaires où règne la simplicité entre deux briques grises. Alors oui, il y a des problèmes de petite délinquance mais peu d'habitants du pays auraient vu un lien entre des jeunes qui dealent de la drogue et le djihadisme. Parce que c'était pas à nous de faire le taf, pauvres prolos surtaxés, bons vivants, commerçants en galère ou chômeurs sans espoir.

Quant aux gens qui ont été élus à des postes à responsabilités et qui auraient manqué de sérieux, il faut savoir que dans ce Royaume anachronique, ce ne sont pas forcément les personnes qui ont récolté le plus de voix qui gouvernent. Les nominations aux plus hautes fonctions dépendent d'un jeu de listes, de différents niveaux de pouvoir et d'alliances pré-électorales. Cela ne se résume pas à un candidat qui en affronte un autre. Bref, dans le Royaume, les petits calculs électoraux sont peut-être encore plus importants qu'en République. Les citoyens de Belgique, eux, sont otages d'un système toujours plus incompréhensible, au point qu'ils ne sont que partiellement responsables de leur vote.

Toutes les catégories de travailleurs sont saignées à vif par différents impôts qui peuvent représenter jusqu'à la moitié de leurs revenus, un gros pourcentage des prélèvements étant dévolu à maintenir en place une structuration absurde qui occulte les vrais problèmes du pays. Ceux-ci sont de nature sociale, environnementale et économique. Mais c'est au travailleur de payer pour des institutions parfois inefficaces tandis que les spéculateurs de l'immobilier ne paient, par exemple, aucun impôt autre que la taxe foncière et touchent le chômage en sus pour certains d'entre eux. Si vous ajoutez à cela les mesures d'austérité qui réduisent la fonction de public à peau de chagrin, il n'est pas étonnant que les services de renseignements soient incapables de détecter une menace quand elle demande un travail de longue haleine sur le terrain.
Les citoyens de Belgique sont solidaires des victimes françaises, tombée sous les balles de la barbarie obscurantiste. Ils le sont même au point d'oublier de l'être pour les milliers de victimes des autres pays au monde. Il y a chez les francophones une francophilie évidente, désormais salie par certains journaleux de l'hexagone.

Diviser ainsi les peuples de deux pays voisins en ces temps troublés n'est pas très malin. Certains de vos médias donnent juste l'impression de livrer en pâture leur public aux petits chefaillons de la droite et de l'extrême-droite sur base de reportages sensationnalistes et d'analyses tronquées qui portent atteinte à la dignité de la République qu'ils osent prétendre servir.

En Belgique, en ce moment, c'est l'extrême-droite flamingante, fraîchement installée au pouvoir, qui se régale. Son soutien aux victimes françaises fut aussi froid que son ardeur à perquisitionner les foyers de tout belge n'affichant pas la bonne couleur de peau est à présent grande. Ces gens-là ne nous permettrons en rien de lutter contre le terrorisme. Ils ne feront qu'encourager la guerre de tous contre tous.

Amis français, nous sommes voisins. Éteignez votre télé, sonnez à notre porte et venez boire un pot avec nous !




L'homme qui ignorait s'être distingué à un concours.

En 2015, j'ai eu l'occasion de participer à deux concours de textes. Le premier, le concours de nouvelles des Éditions du Basson, sur le thème indispensable de la désobéissance, m'a inspiré le texte Désintégration, promu lauréat. Le second, le Prix pépin, était une initiative à part entière puisqu'elle vise chaque année à récompenser les auteurs des meilleures « micronouvelles de science-fiction ». En moins de trois cents signes, il fallait donc suggérer un univers et réussir à imposer une chute. Un véritable exercice de style auquel on adhère ou pas.

Pour moi, le coup de foudre fut immédiat. Durant plusieurs semaines, j'ai inondé ma page facebook de pépins, encouragé par certains lecteurs très friands de ce genre de nano-littérature. Ensuite, j'ai soumis trois pépins et puis j'ai attendu.

Lorsqu'une liste de soixante-cinq pépins a été arrêtée par le jury sur près de six cents micronouvelles reçues, j'ai remarqué, avec une pointe d'amertume, qu'aucun de mes textes n'y apparaissait. J'ai soupiré en me disant : « C'est triste, j'ai pourtant mis tant d'entrain à écrire ça... »

Il faut dire qu'à cette époque, j'avais un job alimentaire de fonctionnaire délocalisé sur la capitale, j'étais le manœuvre de mes propres travaux et il me fallait gérer l'ASBL le Coin aux étoiles suite au retrait puis au départ de son président. Les pépins étaient vraiment le seul truc que je pouvais encore me permettre d'écrire avec les articles pour Même Pas Peur. C'était un véritable échappatoire pour moi.

Le rythme haletant de ma vie d'alors a très vite chassé cette légère déception jusqu'à ce qu'elle se rappelle aujourd'hui à mon souvenir.

En effet, ce matin, au moment de relever mes mails, je vois le nom du « Grand Maître du Pépin » dans la liste des expéditeurs. Il m'annonce comment me procurer l'anthologie Géante Rouge 2015, de la revue SF qu'on ne présente plus : Galaxies.

Je relis plusieurs fois le mail. Je me dis que c'est une erreur. Puis je vais voir sur la page facebook du Prix Pépin 2015 et je reconnais mon texte « Nouveau dogme », un pépin léger, pas génial mais bien à propos en ces temps troubles où sévit plus que jamais l'obscurantisme.

J'ai envie de me foutre une gifle mais au lieu de ça, je me fais une petite accolade à moi-même en me disant que changer de vie était vraiment une heureuse décision.

Que s'est-il donc passé ? Bah, le scénario est classique. J'étais sans doute crevé. Ma mauvaise vue ne facilitant en rien les choses, j'ai probablement dû passer à côté de mon texte quand j'ai détaillé la liste des nominés. Cela m'a donc empêché de participer au second round : je n'ai pas pu demander aux amis de voter pour mon pépin, me croyant disqualifié ...

Qu'à cela ne tienne, c'est quand même une bonne nouvelle ! Merci à Ombre Louve qui avait trouvé ce pépin très chouette et m'avait poussé à l'envoyer. Merci aussi à Galaxies de me publier. Ça me fait un plaisir fou de me savoir dans vos pages, parmi quelques grands auteurs de science-fiction.

Quant à moi, je vais profiter de ma nouvelle vie pour participer à davantage de concours...


lundi 16 novembre 2015

Attentats terroristes de Paris : Que puis-je faire pour ne pas alimenter le brasier de la haine ?

Les attaques barbares qui ont touché Paris ce vendredi 13 novembre ont rappelé aux citoyens européens que l'horreur pouvait aussi frapper à leur porte.

Nous ne devons pourtant pas céder au règne de la terreur que l'on voudrait nous imposer. Que nous soyons dominés par nos émotions au point d'agir de manière irraisonnée, c'est exactement ce que veulent les terroristes. Leur but n'est pas uniquement de déstabiliser des États ou ce qu'il en reste. Leur volonté est d'instiller le plus irrépressible effroi en chacun de nous.

Les terroristes trouvent ainsi des alliés objectifs dans les rangs de l'extrême-droite occidentale qui se plaît à amplifier encore plus la xénophobie ambiante en relayant des fausses rumeurs voire en perpétrant elle-même des actes de délinquance1 afin de faire grimper le sentiment d'insécurité et de pouvoir par la suite en tirer parti à des fins électorales. Nous le voyons : l'extrême-droite et le djihadisme visent une même situation, celle de la guerre de tous contre tous.

Nous ne devons pas nous abandonner à de telles tendances de repli, même si le monde politique, la sphère médiatique et la société civile glissent toujours plus vers la droite. L'Histoire nous a déjà montré à plusieurs reprises que la majorité n'avait pas toujours raison.

S'il nous faut résister à la haine, nous avons aussi le devoir de réfléchir tous ensemble et de comprendre pourquoi le monde est devenu un si sinistre brasier.

Je fais partie de ceux qui considèrent que l'on a tous un rôle à jouer, aussi minime soit-il. J'imagine que vous connaissez tous la fable amérindienne du colibri dans laquelle des animaux puissants et imposants se moquent du minuscule oiseau qui transporte dans son bec une goutte d'eau pour faire sa part dans la lutte contre l'incendie qui ravage la forêt. Ces animaux dédaigneux, ce sont certains dirigeants passés et actuels. L'incendie, c'est l'obscurantisme et la haine. Le colibri, c'est nous.

J'ai donc voulu lister un ensemble de petites choses que nous pouvons tous faire sur les réseaux sociaux pour lutter contre le brasier de la haine qui enflamme notre société. Cette liste est loin d'être exhaustive ! Elle sera mise à jour fréquemment. J'ai, parmi mes contacts, des humanistes qui ont décidé de quitter momentanément les réseaux sociaux pour ne pas devoir subir un flux d'informations haineuses à chaque connexion. On peut les comprendre mais en même temps, nous ne pouvons pas abandonner Internet aux extrémistes. N'oublions pas que la toile fut d'ailleurs le moyen privilégié par les djihadistes pour recruter leurs candidats au suicide.

Je fais donc appel à mes lecteurs et à l'intelligence collective pour nourrir la liste ci-dessous. Selon vos désirs, votre nom ou un pseudo peut être indiqué après l'idée soumise lorsqu'elle sera publiée sur ce blog.

Que puis-je faire pour ne pas alimenter le brasier de la haine sur les réseaux sociaux ?


- Exprimez votre soutien à tous les peuples victimes d'attaques terroristes. Ce n'est pas parce que ça se passe loin de chez vous que c'est moins grave ou que les victimes ne méritent pas votre compassion. Les réseaux sociaux permettent de faire circuler une image ou un statut à travers le monde entier. Si les victimes trouvent une attention à leur égard qui émanent de nous, elles sauront que le reste du monde ne les oublie pas et vous en serez grandi. De plus, cela évitera de contribuer au ressentiment des populations meurtries.
Les djihadistes sont organisés internationalement. Les défenseurs de l'humanité contre la barbarie doivent donc prendre en compte ce qui se passe partout dans le monde.

- Si un de vos contacts dérape sous l'emprise de l'émotion, en faisant par exemple des amalgames douteux alors que cela ne lui était jamais arrivé auparavant : tentez dans un premier temps de le raisonner en restant calme. La personne qui s'exprime avec le plus d'égards pour l'autre et en se basant sur des arguments rationnels paraît plus facilement avoir raison aux yeux de ceux qui lisent le fil de discussion.
Si le ton monte malgré tout et que votre contact en vient aux insultes, expliquez-lui que susciter la haine et le manque de réflexion, c'est exactement ce que recherchent les terroristes.
Si votre contact persiste, virez-le de votre liste. Vous perdrez moins votre temps en le consacrant à quelqu'un qui peut encore être raisonné.

- Si un de vos contacts lance un appel à la haine raciale, au lynchage des musulmans, s'il fait l'apologie du régime nazi et des camps de concentration en évoquant la question des réfugiés, rappelez-lui, articles de loi à l'appui, que cela constitue un délit. Ensuite, signalez l'appel à la haine et virez-le de votre liste d'amis.

- Face à une personne qui prétend qu'un musulman est un terroriste potentiel, invitez-le à prendre connaissance du communiqué de Daesh. Il suffit d'en lire quelques lignes pour se convaincre qu'on n'a moins affaire à des croyants qu'à un réseau de psychopathes qui détournent maladroitement les sourates du Coran pour tenter de justifier les atrocités qu'ils perpétuent.

- Soyez critique mais pensez aussi à diffuser des messages universels et positifs. Diffuser les marques de soutien aux victimes émanant de la communauté musulmane, des réfugiés et des pays non-occidentaux.

- N'oubliez pas de rire, c'est essentiel. Quand ce climat tendu vous éreinte, diffusez des plaisanteries qui procèdent d'un humour sain (comique de situation, contrepèterie, jeux de mots,...). Évitez ce qui procède par préjugés.

- Si vous voulez approfondir une discussion avec un contact, proposez-lui d'aller prendre un verre. Rester enfermé alimente la peur.

- Ne pas diffuser de lien sans avoir vérifié ses sources afin de ne pas donner de l'écho aux hoax et autres fausses rumeurs créés par les milieux conspirationnistes et par l'extrême-droite. Ils se multiplient toujours dès qu'un drame de cette ampleur survient et leurs auteurs sont de plus en plus doués pour leur donner un cachet d'authenticité.

- À vous de jouer !





1 Adrien Desport, un ex-responsable du Front National, est par exemple écroué depuis plusieurs mois pour avoir incendié volontairement des voitures avec de jeunes frontistes.

mercredi 11 novembre 2015

Le jour de l'Armistice, je rends hommage à Arthur Legrand

Aujourd'hui, nous fêtons l'armistice du 11 novembre 1918 entre l'Allemagne et les Alliés qui laissa entrevoir la fin de la Première Guerre mondiale.

Par contre, nous n'aurons jamais droit à un jour de congé pour fêter la fin de la Seconde Guerre mondiale qui marque pourtant la victoire de la Résistance sur le fascisme et le nazisme.

C'est d'autant plus regrettable que l'extrême-droite s'est à nouveau hissée au cœur du pouvoir. Pensons ne fût-ce qu'au passé trouble de certains membres du gouvernement belge, des accointances qu'ils ont conservées, des discours de haine qu'ils ont tenus, des politiques ignobles qu'ils ont voulu ou ont réussi à mettre en place. Nous devrions nous souvenir des luttes passées de nos parents, grands-parents et arrières-grands-parents et dénoncer avec force chaque nouvelle manifestation de l'extrémisme de droite.

Alors que j'ai entamé un voyage qui m'amène à sillonner les campagnes de France, je ne peux m'empêcher d'avoir en ce jour de commémorations une pensée émue pour mon arrière-grand-père que l'on appelait tous « Bon Papa Arthur » tant sa bonté se lisait dans son regard. Cet homme, d'un courage exemplaire, n'a pas accepté que la Belgique capitule face aux nazis. Il n'a pas accepté la trahison des hommes politiques de l'époque. Il est parti pour la France et a pris le maquis. Il en est revenu plus fort et plus vivant que jamais.

Bon Papa, je ne t'ai connu que lorsque j'étais enfant et pourtant, je me souviendrai toujours de toi. Je n'oublierai jamais ces moments en octobre où tu me faisais la courte échelle, dans ton verger, pour que je cueille des pommes et des poires. Je me souviendrai de ta voiture que tu mettais gentiment à disposition de mon père qui n'avait pas les moyens de s'en payer une. Je n'oublierai pas non plus ces moments silencieux où tu veillais ton épouse alors allongée nuit et jour, en proie à cette terrible maladie qu'est la sclérose en plaques. Tu l'a veillée jusqu'au dernier jour, avant de t'éteindre toi.

Tu as été un résistant, un héros, un homme exemplaire qui n'a jamais accepté de renier ses valeurs et ses convictions. Tu fus aussi une personne particulièrement clairvoyante qui nous mettait déjà en garde contre l'extrémisme des flamingants et contre les trahisons du PS.

J'aurais aimé être en Belgique le 1er novembre pour aller fleurir ta tombe. Je ne t'oublierai jamais. Dans les moments plus durs, là où l'ignorance et les horreurs du monde me font perdre tout espoir, je me promets de penser à toi. J'espère pouvoir prétendre un jour à ce que mon combat pour la liberté s'inspire du tien.

C'est d'ailleurs en ta mémoire que je vais très prochainement dénoncer ce que j'ai vu et vécu à l'Office des Étrangers entre 2009 et 2011. Je n'ai plus peur de rien maintenant que j'ai choisi la liberté.



jeudi 29 octobre 2015

2) La petite maison au fond de la lande

Lorsque vous arrivez sur une île inconnue avec l'intention d'y séjourner sans vous ruiner,  trouver un abri sera votre première mission. Si vous désirez seulement y passer quelques jours, un arbre aux branches généreuses à l'abri de la vue des importuns fera votre affaire. Vous n'aurez qu'à planter votre tente sous le feuillage et profiter du ressourcement qui vous sera ainsi offert. Mais si vous souhaitez rester plus longtemps, dénicher un abri en dur s'avérera plus intéressant pour protéger vos effets des pluies éventuelles. 

Après une agréable première nuit passée sous un mélèze accueillant, je me mis en tête d'explorer l'île, dans l'espoir de tomber sur une cabane voire sur une maison abandonnée. Je me sentais en pleine forme physique. Mes voies respiratoires n'étaient plus encombrées en permanence comme en Belgique. La nuit avait été bien douce, avec une température estimée de seize degrés et ma couchette de fortune avait été rendue confortable par un sol d'écorces qui conserve bien la chaleur.

J'avais levé le camp assez tôt et je désirais gagner le centre du bourg le plus proche afin de dénicher une carte topopgraphique. J'y parvins après quarante minutes de marche. 

Le bourg était encore bien animé, l'été ne s'achevant ici qu'avec le mois de septembre. Je dénichai facilement une carte topographique dans une librairie en me présentant comme un randonneur. Sur un banc, en mangeant mon taboulé, je me mis à étudier la carte. Une première analyse m'amena le soir même près d'une ancienne abbaye où un baron local avait décidé de privatiser un morceau de plage avec l'aval de l'État. 

C'était une fausse piste. Elle m'offrit certes de passer une deuxième nuit dans une tour de garde abandonnée en face de l'Océan, mais me confronta à un danger important. En effet, l'accès à cette tour de garde se faisait par chemin unique et débouchait près d'un petit hameau de secondes résidences. Je pouvais donc être surpris facilement. 

Je payai mon imprudence dès le lendemain, après avoir levé le camp. Il était huit heures du matin lorsqu'une berline bleue et blanche, un peu vieillotte, me stoppa dans mes mouvements. A bord, il y avait deux gendarmes : un homme au volant et une femme sur le siège passager. Je ne paniquai pas parce que j'estimai ne rien avoir fait de mal.  Aussi, je décidai de rester souriant. Sans surprise, ce fut l'homme qui commença : 

" - Alors, Monsieur, on se paie une petite fugue ?
- Moi ? Non, je vais camper de bonne heure ! Un peu de marche puis je me présenterai à l'entrée de plusieurs campings.
- Ah bon... Parce que vous avez tout l'attirail de quelqu'un qui plante sa tente un peu comme ça n'importe où. Vous savez que ça peut vous coûter très cher, non ?
- Dites-moi.
- Eh bien voilà, le département l'interdit et les amendes sont fortes. Ça commence à partir de plusieurs centaines d'euros.
- Très bien. Ça me conforte dans l'idée d'aller dans un camping...
- Et si je vous demande vos papiers d'identité, ça ne vous pose aucun problème.
- Non, je vais vous les présenter.
Là, le gendarme regarda sa montre et me dit :
- Bon, ça va, je vous crois. Au revoir, Monsieur.  "
 
Cette rencontre inopinée acheva de me convaincre que je devais me trouver un abri au plus vite, à l'écart des secondes résidences, et dans un endroit où aucun homme en uniforme ne viendrait fouiner. 

L'île est un endroit magnifique, dont chaque paysage est un émerveillement, digne d'être immortalisé sur une carte postale. Mais la flambée des prix de l'immobilier a fait que seule une certaine gente a eu l'occasion de s'y installer récemment. Dès lors, ce petit coin de paradis est aussi une zone protégée dans laquelle la gendarmerie s'ennuie et arrête, selon ses envies, des individus qui ne correspondent pas au stéréotype du vacancier venu claquer son fric sur l'île... 
Ne voulant pas être un passe-temps pour eux, je me résolus alors à me rendre dans un endroit où je serais seul au monde : la lande de l'Ouest, une étroite bande de terre longue de six kilomètres, coincée entre la plage et un dédale de dix kilomètres carrés formé de marais salants. Traverser ces marais était l'un des seuls moyens d'y accéder et ce ne fut pas de tout repos. Je me mis en route après avoir fait des provisions au Lidl du coin. Mon sac était lourd et ce fut ma première véritable épreuve d'endurance. 

Les marais salants sont parsemés d'une myriade de chemins de terre non carrossables, tournicotant tous les cent mètres et finissant en général par s'effacer entre deux étendues d'eau. Même la carte, pourtant récente, s'y perdait parfois, à tel point que je fus obligé de refaire moi-même un plan. D'après échelle, il n'y avait que huit kilomètres entre le bourg et cette zone de l'île, c'est-à-dire une heure et demie de marche. Je mis facilement deux heures et demie tant je dus m'arrêter plusieurs fois, consulter ma carte, reprendre mon souffle, me fier à la position du soleil et parfois hélas, rebrousser chemin.
J'étais sur le point de désespérer, de me dire que je ne trouverais sans doute rien d'intéressant là-bas, quand je vis filer plusieurs  lapins de garenne, vers ce qui semblait être un bois. Je suivis ces petits animaux et j'arrivai bientôt hors d'haleine dans la lande de l'Ouest qui ressemblait à peu près à ce que serait la surface de la lune si elle était couverte de conifères. 

Le ressac des vagues tonitruait sur ma droite tandis que sur ma gauche, des cyprès de Lambert à moitié déterrés par une tempête conféraient un aspect sinistre à l'ensemble.

Je marchai un quart d'heure de plus sur un sol sablonneux dans lequel j'avais tendance à m'enfoncer, avant d'apercevoir une première habitation. Il s'agissait d'un pavillon de soixante mètres carrés au sol dont les portes et les fenêtres étaient hermétiquement clos par des volets en bois. Je m'approchai et je compris qu'il y avait un verrou. Je n'insistai pas : j'étais ici dans une optique de non nuisance. La maison était entretenue, trop petite pour servir de résidence à d'infâmes capitalistes, et je n'aurais pas aimé retrouver la porte de mon logement forcée si je retournais un jour en Belgique. 

J'abandonnai donc cette première construction et je persistai sur mon chemin. Cinq cents mètres plus au Sud, ma carte me renseignait un autre petit carré noir, le seul de tout le parcours. Je fus contraint de passer devant au moins trois fois avant de comprendre où le bâtiment se trouvait exactement. Il était en effet caché derrière un minuscule bosquet même si le monticule sur lequel il était dressé trahissait son toit qui dépassait de la cime des arbres. 

Je m'approchai. C'était une minuscule construction de trois mètres sur cinq, épaisseur des murs comprise. Il n'y avait plus de porte, juste un trou. La façade était mangée par les ronces sur lesquelles poussaient encore quelques mûres, assez acides au goût. La toiture avait été en partie arrachée, certainement par une tempête car il s'agissait de la partie face à l'océan. Aucune trace de passage humain à l'intérieur hormis cette célèbre citation de Nietzsche gravée sur un mur : "Deviens ce que tu es". Il y avait aussi un reste de cheminée et une meurtrière. Le tout formait une unique pièce de vie qui était vide. 




J'ouvris mon sac et je commençai à monter la tente. Le sol était rocailleux et froid. Le soir tombait à peine mais j'étais déjà exténué. Je m'effondrai bien vite et je dormis de vingt heures trente à deux heures du matin. Les jambes encore endolories, je bus quelques gorgées de rhum afin de sombrer à nouveau dans le sommeil. Vers sept heures, je fus réveillé pour de bon par quelques gouttes de pluie, bien vite chassées par un franc soleil. 

Je me fis du thé froid dans une bouteille en plastique, je mangeai un demi-paquet de biscuits et je réfléchis à ce que je pourrais bien faire de cet abri. Il serait mon camp pour un petit moment mais il était impossible d'y demeurer durablement avec la toiture dans cet état. Après une ronde dehors, je réalisai que provisoirement, il me suffirait de clouer quelques planches de bois, là où il y avait le trou d'environ un mètre sur quatre. Je n'avais pas besoin de beaucoup de matériel et dame nature pourrait mettre à ma disposition quelques branches. Ce n'était pas bien haut, plus ou moins deux mètres vingt. J'avais juste besoin d'une chaise, de clous et d'un marteau. Mais le jeu en valait-il la chandelle ? 

Je dépliai ma carte. Pour ce qui était d'échapper aux gendarmes, l'abri était parfaitement positionné. Je pouvais même entreprendre d'acheminer du matériel depuis le magasin de bricolage du bourg sans que personne ne me voie étant donné qu'un réseau de chemins de terre s'enfonçait dans le marais salant dès l'arrière dudit magasin. Mais aurais-je le courage de faire ainsi des allers-retours aussi longs plusieurs fois par jour afin d'avancer dans la réhabilitation de ce logement de fortune ? 

Au moins, je pouvais laisser ma tente et mon sac de couchage sur place afin de me sentir plus léger. Il n'y avait pas âme qui vive dans les parages, je ne risquais donc aucun vol. 

Je partis pour le bourg afin de répondre à certaines de mes interrogations. La route fut tout aussi rude que la veille. Je dus faire plusieurs essais avant de retrouver la trace du chemin de terre caché par les fourrés. Quelques lapins se prirent à me narguer, m'entraînant sur des pistes sans retour. Je fus également confronté à un ennemi fort incommodant : le moustique. La petite pluie du matin avait en effet excité ces bestioles en pleine période de reproduction. Des essaims entiers fondirent sur moi. Je m'en tirai avec des dizaines de piqûres sur tout le corps. Heureusement, n'étant pas allergique, ce ne furent que quelques gourmes bénignes. 

Je mis cette fois une heure quarante pour atteindre l'agglomération. J'avais rarement connu de chemin aussi pénible. Je décidai de m'offrir un peu de bon temps pour me récompenser de ces efforts. Aussi, je passai la journée sur place, en quête de bières inconnues. Je fis ainsi la connaissance de l'embuscade, une délicieuse bière au calvados issue d'une collaboration belgo-normande. Ensuite, je marchai le long des plages où je m'offris des séances de lecture et de méditation, le temps d'une halte. L'air était doux, le ciel ensoleillé et je me sentais libre. 

Je voulus rentrer avant la tombée de la nuit afin de ne pas perdre mon chemin. Hélas, un tracteur s'était aventuré dans les marais salants, créant de nouveaux chemins qui ne menaient nulle part. J'arrivai pour le coucher de soleil auquel j'assistai derrière une barrière censée protéger la dune des tempêtes hivernales. Cela véhicula à mon esprit une image forte, celle des barreaux d'une société qui nous empêchent de communier pleinement avec la nature. J'enjambai la barrière pour voir les dernières feux de l'astre qui nous quittait. J'avais un peu de tabac sur moi et l'envie me vint de rouler une cigarette. Elle se consuma en même temps que les restes du soleil. La vie est si courte. Pourquoi mes congénères méprisent-ils autant leur liberté et celle des autres ? 

Je retournai non sans peine à la maisonnette abandonnée. Il me fallut écarter plusieurs arbustes pour deviner son ombre. Mes nuits furent de plus en plus courtes, à mesure que je me laissais gagner par l'apaisement que procure la vie dans un cadre préservé. C'est aussi durant cette période que j'écrivis le plus, adressant des lettres interminables à des fantômes. 

Lorsque je retournai au bourg pour m'approvisionner quelques jours plus tard, c'était la panique. Les inondations sur la Côte d'Azur avaient mis le pays en émoi. On ne parlait plus que de ça. Des météorologues prédisaient que le vent allait souffler le long de toutes les côtes, depuis le bassin méditerranéen jusqu'à la Manche ! Je présumais qu'il y avait pas mal d'exagération là-dessous mais je me dis que les bourrasques annoncées permettraient d'éprouver ce tas de pierre à la toiture défectueuse sous lequel j'avais trouvé refuge.
Ce fut sans appel. Cette maisonnette était aussi mal exposée que je ne le craignais. Le vent ne devait pas souffler à plus de soixante kilomètres heure et pourtant, c'était assez pour qu'il s'engouffre dans le trou de la toiture et soulève ma tente. 

Je réalisai que c'était la raison pour laquelle la maisonnette avait perdu une partie de sa toiture et qu'on avait jugé bon de l'abandonner. 

Je n'en doutai plus : la vie ici s'avérerait laborieuse. Des journées entières de travail pour réhabiliter le petit bâtiment pourraient être vouées à néant si la météo venait à se montrer capricieuse. 

Je me résolus donc à faire mon deuil de ce premier projet d'habitat alternatif et à en développer un autre dont je vous entretiendrai dans un prochain carnet.

mercredi 21 octobre 2015

1) De l'importance du choix d'un milieu favorable.

Retourner à une vie plus simple, en harmonie avec la nature, exige de choisir une région qui convienne à nos besoins et à nos ressentis. J'ai choisi la côte Nord du Golfe de Gascogne qui présente bien des aspects intéressants, tant du point de vue des ressources disponibles que du climat particulièrement clément.

Lorsque l'on fait le choix d'un mode de logement alternatif, il faut garder à l'esprit que le dedans et le dehors se confondent souvent. C'est vrai pour mon petit pied-à-terre actuel de douze mètres carrés et cela le fut encore plus les dix jours où j'ai vécu en tente, dans une petite construction délabrée abandonnée depuis des années.

Cette expérience de vie est riche d'enseignements. Elle est en totale opposition avec l'habitat idéal promu par la société occidentale. Celui-ci permet de vivre sans sortir de chez soi, de s'encroûter dans une ambiance tiède où tout est à disposition. On peut ainsi passer l'hiver sans même ressentir le froid du dehors, pourvu que l'on vive dans un de ces logements dernier cri. Le prix à payer pour ce confort parfois asphyxiant est énorme : un enchaînement à des charges impayables et a fortiori au monde du travail, ce qui a pour conséquence d'éloigner un grand nombre d'individus de leurs choix de vie initiaux et de leurs aspirations. 

Une tente, une caravane ou même une yourte sont a contrario conçus pour permettre d'y manger, d'y dormir et d'y passer un agréable moment ; pas pour y vivre en vase clos 24h/24 et c'est tant mieux ! Elle est bien pauvre l'existence de celui qui de la vie, ne connaît qu'une succession de murs.
J'ai toujours considéré que la prison dorée était l'une des principales formes d'oppression que s'imposent eux-mêmes les gens, sous le double effet de la pression sociale et des discours lénifiants des promoteurs immobiliers et des marchands de sable en tout genre.

Cette spirale délétère amène également au développement d'une conception fausse de l'environnement qui est vu comme un décor destiné à nous servir, au sens productiviste du terme. Cette imposture a les effets que l'on sait : un pillage des ressources et une pollution généralisée. Elle fait montre également d'une profonde imprudence. Quiconque a déjà souffert de mauvaises récoltes, des ravages d'une tempête, d'une inondation ou d'une attaque d'animaux sauvages sait que la nature n'est pas un décor inerte.

Nous sommes des habitants de la terre comme les autres. Nous sommes autant des êtres soumis à ses fluctuations que des bénéficiaires de ses richesses.

Nous devons considérer aujourd'hui que la connaissance l'environnement est davantage une source de progrès humain que le repli béat derrière la croyance que l'habitat moderne nous protégera de toute catastrophe naturelle. C'est pourtant là l'opinion implicite d'une majorité silencieuse, malgré les derniers cataclysmes qui ont sévi avec de plus en plus de violence.

Un habitat léger, mobile, provisoire ou alternatif sera bien évidemment lui aussi soumis aux perturbations climatiques et à l'épuisement des ressources naturelles.

Je me suis donc mis en quête du milieu naturel le plus favorable possible. Très rapidement, mon choix s'est porté vers le littoral de l'Ouest français (Morbihan, Loire Atlantique, Vendée, Charentes, Aquitaine et îles avoisinantes). La mer et ses plages,  aujourd'hui réduites à des colonies pour touristes dans bon nombre de régions, fournit un air sain, riche en azote et permet le développement d'une faune et d'une flore dont l'humain peut, avec respect, tirer parti pour satisfaire ses véritables besoins. 




Partisan du retour à une alimentation qui soit cohérente avec la façon dont notre organisme est conçu (nous avons la mâchoire et l'appareil digestif des grands singes frugivores), j'ai décidé que le produit de mes récupérations d'invendus sur les nombreux marchés locaux - souvent des fruits, des légumes, du pain et du fromage  - constituerait l'essentiel de mon alimentation. À l'occasion, je complèterai ce régime par des fruits de mer dont les eaux de l'Atlantique regorgent. La pêche au filet y est légale et facile à maîtriser. Ici, la casserole de moules est servie au bistrot à partie de 9€ sur le littoral contre 22€ à la mer du Nord. Je peux vous certifier qu'elles n'en sont pourtant que meilleures.

Reste l'élément essentiel : l'eau.  Sur le littoral Atlantique, les toilettes publiques sont nombreuses (une dizaine dans la commune où je transite actuellement) mais rien n'indique que la consommation d'eau du robinet y est sans danger. Pour l'instant, je m'approvisionne en magasin et je complète souvent par des achats de thé, de bière et de vin. Je songe néanmoins très sérieusement à m'équiper d'un système simple de filtrage de l'eau des toilettes publiques ou accessoirement de l'eau du puits qui se situe dans un marais à proximité.

Depuis que je suis arrivé dans l'Ouest, je n'ai jamais regretté un seul instant le milieu que j'ai choisi pour expérimenter une vie alternative et pouvoir prouver ensuite à mes semblables, je l'espère, que la liberté n'est pas qu'une chimère.
L'air salubre du littoral m'a guéri d'une allergie affectant mes voies respiratoires et d'une fatigue chronique accablante. Je peux aujourd'hui marcher plus de vingt kilomètres par jour et respirer à plein poumons. La luminosité généreuse de l'Ouest (plus de 2000 heures d'ensoleillement par an contre un petit 1500 en Belgique) a également diminué les manifestations de la dépression saisonnière qui s'était imposée à moi comme à pas mal de belges, en raison d'un mode de vie "en tunnel", c'est-à-dire un quotidien subi au cours duquel les horaires de travail et de la SNCB nous privent de la lumière du jour, déjà si rare dans un pays où le ciel est souvent gris.

Beaucoup croient à tort que le climat des côtes de l'Atlantique et des mers adjacentes ne peut être que frais et humide. Or, de l'extrême-sud de la Bretagne à la Gironde, l'été est sec et aucun mois n'enregistre de pluviométrie record. De plus, il existe des micros-climats encore plus favorables sur les îles.

L'école nous enseigne, à coup de larges schémas, que toute la façade Atlantique de l'Europe se trouve dans une même zone climatique, qualifiée de tempérée océanique. Cela implique, par exemple, que le Nord du Portugal et l'Ecosse devraient partager de nombreuses caractéristiques climatiques. Or, mis à part que ces régions se trouvent proches de l'Océan et qu'elles n'appartiennent ni aux sphères tropicales ni aux sphères polaires, il n'y a pas grand point commun entre elles. Sans aller aussi loin, il m'est possible de comparer le climat des plaines belges  et celui, dit aquitain, des côtes du Golfe de Gascogne. Le premier est frais et humide une majeure partie de l'année avec de brusques changements de temps (courtes périodes de canicule en été ou de froid bien vif en hiver) tandis que le second est la plupart du temps, doux, ensoleillé et sans excès, ce qui profite à une végétation parfois franchement méridionale : pins des landes, palmiers et mimosas s'épanouissent là où je me trouve.

Depuis que j'y suis arrivé il y a trois semaines, la température au zénith oscille entre 15 et 20 degrés et le soleil a brillé chaque jour. Pour moi qui suis incommodé tant par l'humidité que par la chaleur, c'est le type de temps qui me convient parfaitement. La nuit, la température est rarement descendue sous les 10 degrés. Un soir, il m'a fallu enlever mon pyjama et ne laisser que ma chemisette tant l'air stagnant était presque chaud.

Les habitants m'ont appris que l'hiver était tout aussi clément, le même que sur la côte d'Azur paraît-il, c'est-à-dire un hiver court durant lequel la neige et les gelées sont rares. Ainsi, il n'y aurait pas de nécessité de chauffer son logis en continu. En revanche, les étés resteraient modérés contrairement au Sud français. Au lieu d'alterner des périodes de fraîcheur humide et de chaleur accablante comme en Belgique, les températures seraient souvent homogènes avec une vingtaine de degrés et du soleil. De surcroît, l'air serait rafraîchi par le bon air du large. Que demander de plus ? 

Le climat idéal n'existe pas pour autant. Ainsi, le seul jour où j'ai vu se profiler la pluie fut une expérience singulière. Un nuage noir est arrivé, poussé par la vent et il m'a fallu trouver abri très vite, tant cela tombait dru. Je suis rentré dans un café à peine une minute plus tard et j'étais déjà complètement trempé.

De même, la douceur profite à certaines créatures au comportement désagréable. Ainsi, après la forte averse, j'ai été attaqué dans la lande par une nuée de moustiques qui m'ont laissé sur le corps des dizaines de piqûres. Des guêpes continuent aussi à rôder près des poubelles en automne et les habitants m'ont rapporté avoir vu des vipères dans les hautes herbes. Il s'agirait de la vipère aspic dont la morsure peut être mortelle. 




Par ailleurs, ce climat qui bénéficie pleinement du courant marin chaud du Gulf Stream, peut aussi en subir les désagréments. Ainsi de violentes tempêtes venues du Sud peuvent balayer la côte et les îles.

Vous le comprendrez dans le prochain épisode qui évoquera la réhabilitation impossible d'une maisonnette abandonnée dans la lande, celle qui m'a offert un abri durant dix jours.








jeudi 15 octobre 2015

Plutôt survivre que sous-vivre



Je me reconnecte après un très long silence.


Je tiens à vous dire que je suis toujours en vie et que je me porte même plutôt bien.

Je ne suis plus sujet à cette fatigue chronique qui m'accablait ni même à cette allergie qui enserrait mes voies respiratoires le matin et le soir.


En Belgique, j'étouffais et ce n'était pas qu'une simple question de pollution et de climat !


Pour des raisons que seuls quelques-uns connaissent, ma vie était un calvaire qui s'est empiré au cours des derniers mois.


Je n'ai pas l'intention d'exposer en détails en quoi consistait cette situation inextricable. Si je le faisais, je vouerais aux gémonies plusieurs personnes, des gens qui sont au plus mal et n'ont semé que le chaos autour d'eux, sans même s'en rendre compte et parfois, avec de bonnes intentions de départ.


Néanmoins, je ne peux pas me taire, sinon ce sera moi le salopard. J'ai laissé des lettres derrière mes pas mais elles demeurent incomplètes. Il s'est passé beaucoup de choses depuis et il me faut maintenant réagir à ce dont je viens de prendre connaissance sur Internet et les réseaux sociaux.


J'ai une énorme rancoeur au fond de moi car beaucoup de temps et d'énergie m'ont été enlevés. J'ai toutefois pris du recul par rapport à ce qu'il s'est passé au cours de ces derniers mois et j'ai décidé de ne pas alimenter la spirale de la frustration et de la haine, cette même spirale qui a failli me détruire pour de bon.


J'en ai fini avec tout ça.


Le jour de mes vingt-huit ans est survenu un enchaînement de faits désagréables ainsi qu'un ultime coup de couteau qui m'ont fait agir par impulsion.


Mû par une volonté irrépressible d'échapper à un étau qui se resserrait toujours plus, j'ai pété les plombs en gare de Tournai et je suis parti pour la France. Je voulais gagner les contrées sauvages de l'Ouest, me retirer au plus loin, mettre mes derniers souhaits par écrit et attendre que la mort m'emporte après une overdose de rhum. J'ai immédiatement rédigé les courriers que ma maman, Lily, et mon chef de service ont dû recevoir quelques jours plus tard. J'ai ensuite dû faire une halte à Nantes car, l'heure étant avancée, il n'y avait plus de départ pour les îles avant le lendemain.


Cette halte m'a sauvé. En centre ville, un jeune homme m'a appelé. Il m'invitait à prendre un verre dans un café littéraire où l'on écoutait les classiques de la belle chanson française engagée après un concert alternatif. Il y avait une ambiance, des discussions intéressantes, c'était un peu comme un Coin aux étoiles qui aurait réussi à exister à plein temps. Après une demi-heure dans ces lieux, je n'avais plus envie de me tuer, ou en tout cas pas tout de suite. J'ai été hébergé pour la nuit par le gars qui m'avait payé à boire. Ensuite, je suis parti le lendemain vers un décor de carte postale.


Durant deux jours, j'ai exploré l'île où j'ai atterri. J'ai dû marcher au moins cinquante kilomètres avant de trouver où j'allais établir mon camp. Finalement, j'ai choisi une petite construction abandonnée d'à peine quinze mètres carrés au sol. La toiture avait été à moitié arrachée par une tempête. Autour, il n'y avait qu'une longue lande coincée entre une plage sauvage et des marécages. Je n'y ai croisé personne.


Seul face à ma conscience, j'ai tenu là-bas près d'une semaine, avec des galettes de riz, du thé et une salade bio qui m'avait été offerte à Nantes. J'ai bien acheté un peu de pain, de fromage et de vin dans un LIDL à 10km de là mais j'aurais pu faire sans.


Au cours de cette longue introspection, j'ai compris que l'essentiel de mon mal-être venait d'un manque de confiance en moi évident qui s'était constitué pendant l'enfance et renforcé à l'adolescence. J'ai grandi dans un milieu où la violence était latente et pouvait se manifester à tout moment, sous des formes parfois traumatisantes. J'ai senti dès mon plus jeune âge que j'avais le devoir d'y mettre un terme. Il en a découlé une peur de l'échec que beaucoup ont instrumentalisé à leur propre profit.


Avant mon départ, j'avais un poids énorme sur les épaules. Suite à plusieurs échecs personnels importants, je ne pouvais plus avancer alors que ma situation exigeait au contraire que je m'active sans repos. (Et je l'ai fait, passant du manœuvre au négociateur de prêts, du psychologue lui-même névrosé à l'organisateur d'événements, de l'auteur au fonctionnaire nonchalant).


J'ai essayé en vain de faire comprendre, pendant neuf mois, que les choses ne pouvaient plus durer comme ça. Mes tentatives d'explications ont été totalement contre-productives : je n'ai récolté à chaque fois qu'un poids supplémentaire... C'était une chaîne sans fin, je subissais tout de A à Z, travaillant plus en dehors du bureau pour réparer les erreurs des autres que sur mon propre lieu de travail !


Je suis conscient d'avoir causé énormément d'inquiétude en ayant choisi, faute de mieux, de disparaître. Je le regrette. Mais tout allait finir par exploser. C'était quasi mathématique, une simple question de potentiel nerveux. Qui connaît les tenants et les aboutissements de cette affaire savait que ce n'était qu'une question de temps.


Quand je suis parti mourir en homme libre, j'ai pensé : "C'est ça ou le meurtre, quatre murs ou quatre planches."

Or, je suis bien incapable de tuer autre chose qu'un moustique. Ce serait reproduire la violence que j'ai combattu et puis fui.


Ma nature profonde ne peut pas fluctuer avec les circonstances. Je ne suis pas de ceux qui suivent les mouvements de foules, le sens du vent et la mode des plumes dans le cul après celle des flèches dans le nez.


Je suis ravi que le souhait que j'avais exprimé par écrit ait finalement été respecté : qu'on me laisse filer et qu'on suspende toute recherche.


Il faut dire que c'était assez mal parti. J'ai frissonné quand j'ai réalisé que j'étais à la fois pisté comme un Pokémon rare et traqué comme un fugitif. Encore plus au moment où je me suis rendu compte que la Police, cette défenseuse de la veuve, de l'orphelin et désormais du libertaire en maraude, a dû être très vite mise au courant de ma disparition. On n'aurait même pas hésité à envoyer un combi de flics à Notre-Dame-Des-Landes, là où des militants courageux vivent la vraie vie. Je suis perplexe, d'autant plus que tout cela partait de bonnes intentions...


Quand je me suis reconnecté, j'ai vu des milliers de partages, de commentaires, de messages de soutien, la plupart émanant d'inconnus, de personnes qui n'avaient pas la moindre idée de qui j'étais, de ce que j'écrivais et faisais. J'ai lu des polémiques sur mon libre arbitre alors qu'au fond seules quelques rares personnes savent de quoi il en retourne. J'ai bien lu cent fois le mot « Pizza hut », alors que je n'y ai mis les pieds que trois minutes, deux heures avant de prendre ma décision de disparaître. En revanche, il n'a été fait mention nulle part de mon pétage de plomb en gare de Tournai, ce qui au fond m'amuse, c'est un peu une comme une faille dans la matrice, une trouée dans ce camp de consommation à ciel ouvert qu'est la société actuelle. J'ai aussi noté qu'on m'avait aperçu dans des endroits où je ne suis jamais allé, comme Froyennes ou le centre de Tournai quelques jours après ma disparition.


Ce qui me laisse encore plus perplexe, ce sont les réactions des gens. Des personnes que j'avais définitivement rayées de ma vie sont réapparues pour s'exprimer sur l'affaire, certaines se sont même indignées de ne pas recevoir de nouvelles, alors qu'elles ne m'en ont pas donné depuis des années. D'autres ont avancé une filiation ou une amitié qui m'était inconnue et que j'aurais peut-être apprécié de nouer. D'autres encore, que je tiens en estime, se sont apparemment tues, peut-être par décence, une position que je ne peux leur reprocher. Tout cet emballement a duré plusieurs jours et puis s'est tari. C'est incompréhensible pour moi qui me suis senti totalement seul au monde avant d'être littéralement soufflé vers l'Ouest par une impulsion émancipatrice. Si on m'avait laissé poursuivre mes études, j'en aurais peut-être tiré un quelconque savoir théorique, une sociologie du drame par lequel la solidarité renaît dans un monde où elle est paradoxalement de plus en plus absente. Ma « Petite Femme aux cigarettes » abordait déjà ce thème. J'espère pouvoir enfin reprendre mes activités littéraires et approfondir ces réflexions.

Mais pour le moment, les mots ne viennent pas. Parce que je suis triste d'avoir dû en arriver là, d'avoir dû faire ce choix. C'est à Mons, en Belgique, que j'étais en danger. Au moins trois personnes savaient que j'étais à bout de nerfs, m'avaient entendu sangloter et implorer d'être libéré de cette prison. Je ne demandais qu'à être écouté et que l'on cesse de m'ajouter du poids en plus sur mes épaules de plus en plus courbées. Je ne suis pas un comédien, quand je dis “Je n'en peux plus”, c'est que je suis vraiment à bout, quand j'ajoute que “j'ai envie de foutre le camp”, c'est qu'il y a des chances que je le fasse pour de vrai.


Puisque ce n'est pas clair pour tout le monde, il me faut préciser que le Coin aux étoiles n'était pas que mon idée à l'origine, que je me suis lancé dans cette aventure uniquement parce que j'avais l'assurance que mon associé et ami d'alors s'occuperait de toute tâche de gestion et d'organisation et que je ne serai concerné quant à moi que par la partie administrative du travail à effectuer en ma seule qualité de trésorier. Un troisième administrateur se chargerait quant à lui de la communication. Je n'invente rien, je renvoie à la consultation des statuts de l'ASBL pour toute personne qui douterait de mes propos. J'ajouterais que je travaillais alors dans la région et que les bruits de couloir m'avaient appris que j'y resterais, mais derrière l'absence de mutation initialement prévue puis suspendue se cachait en fait, apparemment, un abus de pouvoir politicien qui avait profité à tous pour mieux cacher qu'il visait à faire obtenir un avantage à un seul agent. La Justice ayant agi, j'ai donc été muté avec tous les autres de ma session. En tout cas, c'est ce que m'ont expliqué d'autres bruits de couloir.


Je l'ai dit, je ne vais pas rentrer dans les détails parce que je n'ouvre aucun procès. Il faut cependant savoir que ce qui a été investi dans le Coin aux étoiles émane en majeure partie d'un surmenage que je n'ai nullement choisi mais qui m'a été imposé et de mes finances personnelles, car je ne dépense presque aucun argent pour mes besoins personnels.


Je ne serai pas opposé à ce que ce projet survive, le temps que je pourrai encore le financer, loin de là ! Je sais que les soirées punks et les présentations-débats ont eu beaucoup de succès en général et qu'il fallait souvent se serrer. Quand on propose ce qui manque, la difficulté n'est pas d'attirer un public mais de constituer une équipe saine et solide pour gérer tant la soirée en elle-même – la pointe émergée de l'iceberg – que l'acheminement des stocks, le nettoyage, l'agencement de la salle, la gestion de la caisse et le réglage de la sonorisation. Et pour ça, il faut des gens qui agissent vraiment par conviction. Les gens qui, consciemment ou non, détourneront le projet à des fins personnelles, ceux qui voudront faire de ce lieu un endroit de débauche, ceux qui souilleront les principes libertaires d'autodiscipline, ceux encore qui croiront tout savoir et voudront tout diriger, n'apporteront que stress et frustrations.

Bref, si l'aventure vous tente, j'attends vos lettres de motivation pour prendre le relais !


En attendant, Tout cela est terminé. J'ai décidé de débuter une nouvelle vie où je cesserai de tout subir, de travailler dans un domaine qui n'est pas le mien pour subvenir aux besoins des autres, d'accepter de ne plus voir la lumière du jour pour le confort des autres, d'avoir des problèmes de conscience pour les autres encore, de devoir mettre entre parenthèses tout ce que je suis pour les autres enfin.


Ces quelques jours de vie sauvage m'auront appris que je n'ai besoin que de thé, de pain, d'un carnet, d'un stylo à bille et d'une seule tenue de rechange. Le reste m'est superflu.


A ceux qui me verront comme un égoïste, je répliquerai que c'est au contraire ma trop grande générosité qui a causé ma perte. Je l'ai dit plus haut : je ne vais pas vous en livrer les détails mais ceux qui me connaissent réellement me feront confiance.


Je sais que certains voudront régler leurs comptes. Moi, je m'en tape. L'argent est le squelette du capitalisme et j'aimerais le réduire en cendres. Mais si on y tient, alors il ne faut pas oublier que je sais compter et que je sais me défendre, que mon existence a d'ailleurs été dévolue à ça et que je suis donc parfaitement au courant de qui a une dette envers qui. Je peux déjà vous dire que l'addition serait salée. On arrête là, non ?


Au fond, ce qui a nourri en moi cette conviction que plus rien ne serait possible à Mons, c'est cette violence quasi quotidienne dans laquelle je vivais, violence qui me causait une souffrance sans nom, à la fois d'être impuissant face à ce mal qui défigurait la beauté d'un être cher et à la fois de me voir infligé au quotidien une agression du même ordre que celle qui m'avait poussé à fuir le domicile parental à vingt ans sans un franc en poche.


Il paraît qu'on réécrit toujours la même histoire. Je n'ai pas trente ans et je refuse de vivre sur ce disque rayé des semaines routinières.


Je suis désormais un être libre.


Je tiens à remercier les gens qui m'ont soutenu avec bienveillance, ceux qui ont cru en moi. Sans vous, je serais mort. La dépression et le rhum auraient eu raison de moi sur l'île. Là, Mère Nature a décidé que je devais vivre.


J'ignore qui est derrière l'idée mais j'aime beaucoup les dernières images postées sur la page communautaire dédiée à ma disparition – et à ma traque - celle du sentier qui s'efface dans un flou artistique verdoyant et celle des tennis à coté de deux flèches indiquant des directions contraires. Qui sait, ces chemins de traverse nous amèneront peut-être à nous revoir.


La bise aux amis.


Florian




Petite playlist qui illustre bien mon voyage  (si vous ressentez les paroles) :



The Police – Every breath you take



Nine Inch Nails – The great below


Staind – Outside



Thrice – Atlantic