mardi 20 février 2018

Pourquoi les polémiques actuelles m'emmerdent...


À une époque, pas si lointaine, il ne pouvait se passer une semaine sans que je me forge un avis sur toutes les polémiques en cours, que je l'expose et le confronte ensuite dans des fils de discussion souvent agités mais en général assez respectueux. Bref, j'utilisais le web le poing levé, comme tant d'autres personnes.

J'avais – et j'ai toujours – la conviction qu'il se passe des choses suffisamment graves dans le monde pour qu'on ne puisse s'empêcher d'y réagir, même si on n'y peut rien, car pouvoir en débattre est déjà en soi une ouverture vers de possibles solutions.

Mais alors, pourquoi les récentes polémiques – l'écriture inclusive, l'affaire Mennel, la censure de différentes œuvres « incitant à la haine », les procès de Jawad et de Salah Abdeslam,... - génèrent-elles chez moi tant de lassitude voire de dégoût ? Pourquoi ai-je toujours plus l'impression qu'il faut m'abstenir de m'exprimer à leur sujet ou de réagir à certaines positions même quand elles suscitent en moi une prise de conscience ou un sentiment de révolte ?

Eh bien, je me rends compte que c'est aussi affligeant que simple : toutes ces polémiques apportent de mauvaises réponses petites-bourgeoises à de véritables problèmes de société (importance du sexisme, retour en force de la censure et des pseudo-sciences, ressentiment à l'égard d'une Justice de classe,...). Et ces mauvaises réponses font toujours plus consensus, non pas uniquement à droite, mais aussi et surtout dans les milieux militants et chez les intellectuels dits de gauche, tout cela bien souvent au nom d'un pseudo-humanisme qui vient nier les réalités et les injustices vécues par les gens appartenant aux couches populaires.

Démonstration et analyse.


1) Sur le sexisme :

Des millions de femmes, ressortissantes de pays qui prétendent avoir inscrit l'égalité dans leur constitution, vivent sous l'emprise de partenaires violents qui les maintiennent dans une situation de dépendance. L'État n'est pas du tout innocent dans le sort qui leur est fait. Parce qu'elles ne reçoivent pas le même salaire à tâches égales ou parce que le statut de cohabitant leur impose des allocations réduites de moitié, empêchant une pleine autonomie financière. Cette situation n'est pas tolérable dans un pays autoproclamé démocratique tel que la Belgique. Pourtant, si peu est fait pour y mettre fin parce que le capitalisme vit par et pour la concurrence. Il a donc intérêt à ce que les partis politiques qui le défendent ne fasse rien contre la concurrence qu'il impose entre les hommes et les femmes sur le marché du travail (tout comme rien n'est fait pour régulariser massivement les sans-papiers puisque leur statut de personne sans droit permet au patronat de les mettre en concurrence avec les travailleurs nationaux).

Mais l'élite petite-bourgeoise, celle-là qui s'arroge le rôle de gardienne de la morale s'intéresse-t-elle à des moyens de remédier à cette situation concrète et honteuse imposée aux femmes ?

Non, elle plaide plutôt pour la censure des œuvres du passé, avec ses propres critères de classe, empêchant ainsi tout travail de mémoire indispensable pour sauvegarder les droits actuels et former de nouvelles revendications.

Dans cette perspective petite-bourgeoise qui préfère la censure à l'égalité des droits, la responsabilité collective est ignorée au profit de la stigmatisation individuelle. Cette perspective ne remet en rien le sexisme en cause. Pire, elle la conforte. En effet, tandis qu'un tribunal permanent discute de la censure possible d'oeuvres problématiques, l'État patriarcal n'est jamais remis en cause, même s'il jette constamment des milliers de femmes prolétaires dans la précarité.


2) Sur la lutte contre le complotisme :

Des théories délirantes ont toujours foisonné sur le net. Elles peuvent en effet infiltrer les esprits malléables et nier différents crimes contre l'humanité. Elles ne sont cependant pas toutes du même ordre et donc de la même dangerosité. Certaines renvoient aux croyances naïves que l'on peut entretenir lorsque l'on n'a pas reçu d'éducation scientifique (la terre est plate, les astres ont des pouvoirs magiques,...)

Le rôle de l'institution scolaire et des chaînes publiques est de fournir cette éducation, pas de condamner sans explication sur ordre d'un gouvernement qui s'octroie le droit de décider quels propos douteux sont tolérables et quel autres propos ne le sont pas.

Ceci est d'autant plus problématique quand l'idée sous-jacente est de donner de grandes leçons de tolérance à des jeunes issus de quartiers populaires. Un comble puisque ceux-ci reçoivent constamment des injonctions à l'exemplarité de la part des institutions scolaires puis du monde du travail. Ces injonctions sont d'autant plus fortes qu'ils sont d'une autre origine, d'une autre confession, d'une orientation sexuelle différente, d'un genre non cis. Soyez différent et vos droits à l'erreur diminueront voire n'existeront plus du tout. C'est exactement ce qu'il se passe avec l'affaire Mennel car l'école bourgeoise n'a jamais eu pour le petit prolétaire et le petit indigène que le bâton. La perche pour se faire battre a juste changé de forme, tout comme la nature des crimes amenant la sanction.

Mais l'élite petite-bourgeoise, celle-là qui s'arroge le rôle de gardienne de la morale, plaide-t-elle, face au complotisme, pour un meilleur financement des écoles dans les quartiers populaires, pour plus de mixité en milieu scolaire et pour plus de programmes d'éducation scientifique et historique sur les chaînes publiques ?

Non, pas plus qu'elle ne se demande si les nombreux mensonges proférés par nos politiques ne viennent pas alimenter les théories du complot.

Que prône-t-elle alors ? De « redresser » avec sévérité ceux qui ne partagent pas le statut et les codes des penseurs d'en-haut. Cette politique, même quand elle se veut de gauche, n'a pourtant rien à envier à l'autoritarisme des services de répression. Elle n'est que l'autre pendant d'une même oppression, celle qui sous-couvert d'une union des classes sociales (ce qu'ils appellent unité de la Nation) face à l'immonde, ne sert qu'à rabrouer, encadrer et mépriser le petit peuple. À cette oppression, la gauche donne trop souvent sa caution.


3) Sur la justice et ses dysfonctionnements :


Face aux procès Jawad et Abdeslam ainsi qu'à la possible libération de Dutroux, on remarque de plus en plus souvent chez les intellectuels de gauche – voire chez les marxistes ! - une idéalisation du travail de la Justice qu'on présente comme impartiale et garante des droits de tous. Les gens du peuple qui osent remettre en question le travail d'un magistrat ou d'un avocat au sujet d'une affaire sordide sont immédiatement enjoints de se taire et de faire confiance à cette institution. Sous le couvert d'une juste lutte contre les propos imbéciles et haineux, cette arrogance des intellectuels ne sert en fait qu'à cacher le caractère de classe de la Justice à laquelle nous sommes tous confrontés, puissants ou misérables.

Ces moralistes se préoccupent-ils une seule seconde des souffrances que cet appareil judiciaire défectueux ajoute sur les épaules des victimes quand celles-ci n'ont pas eu les moyens de se défendre ? Non, pourtant les choses ne font qu'empirer avec les nombreuses coupes budgétaires de ces dernières années dans l'aide aux justiciables...

Le caractère de classe de cette Justice est pourtant indéniable. En effet, parmi les décideurs au sein de l'appareil judiciaire, combien sont issus des classes populaires ? Et parmi les lois qui sont censées être appliquées, combien ont été rédigées par des assemblées constituantes ouvertes et combien sont le fruit de notables issus de formations politiques bourgeoises ?

Bourdieu à démontrer à suffisance comment l'école reproduit les inégalités sociales sans même s'en rendre compte car les classes populaires sont mal représentées parmi les enseignants. Que penser alors d'un appareil judiciaire dans lequel les gens du peuple sont encore moins représentés ? Rend-il vraiment la même Justice pour tout le monde  ?

Dans ces conditions, le réel scandale, pour les gens de gauche, doit-il vraiment être que des terroristes ou des pédophiles puissent écoper de lourdes peines ou que leurs victimes ne puissent pas convenablement se défendre, faute de moyens financiers ?

Je précise que je me permets de soulever la question tout en étant viscéralement opposé à l'institution carcérale à chaque fois qu'une autre solution existe et ce d'autant plus que beaucoup s'y trouvent sans représenter de réel danger, uniquement parce que leur situation ne leur a pas permis de se défendre convenablement. Hélas, nous vivons une époque formidable dans laquelle « des jeunes hommes bien sous tous rapports » sont acquittés après avoir commis un viol tandis que les protagonistes d'une simple bagarre ou d'un acte de vandalisme peuvent écoper de plusieurs années de taule.

Si Raoul Hedebouw avait déclenché une polémique en 2016 en comparant l'attitude de la Justice et des enquêteurs de police dans le cas de la disparition de Julie et Mélissa d'une part et dans celui d'Anthony, fils d'un magnat du textile d'autre part, c'est parce que cette comparaison est venue démontrer d'une manière implacable le caractère de classe de la Justice à laquelle nous sommes soumis.

En cela, le ressentiment important vis-à-vis de la Justice quant à L'affaire Dutroux ne traduit pas uniquement des pulsions « barbares » de vengeance que les petits-bourgeois voudraient croire être uniquement l'apanage du petit peuple. Ce ressentiment exprime aussi, de manière certes parfois maladroite, l'impression d'être incompris par la Justice de classe.



Des différentes polémiques citées plus haut, on peut retenir que la Société du spectacle a définitivement gagné la sphère du débat. Du traitement de ces mêmes polémiques, on peut constater, en conclusion, que les échanges intellectuels sont trop souvent devenus le lieu d'expression d'un ego de classe, socialement et culturellement élitiste qui voit en tout schéma de pensée populaire une idéologie rétrograde à combattre, que ce soit effectivement le cas ou non.

La petite-bourgeoisie n'a donc pas fini hélas de s'arroger le monopole du savoir et de la sagesse. Voilà sans doute pourquoi le débat d'idées, dans son état actuel, me révolte et m'emmerde, à tel point que je n'y participe plus ou peu.



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