mercredi 12 octobre 2016

Failles


Note : Je le disais hier sur les réseaux sociaux : cela fait beaucoup trop longtemps que je ne vous ai pas offert une nouvelle ou un bout de roman.
Je n'ai pourtant pas cessé d'écrire : c'est plutôt que je prends davantage le temps de poser les mots. Dans un monde où tout va trop vite, revendiquer la lenteur comme un art de vivre me semble un formidable moyen de résistance, au moins à l'échelle individuelle : c'est refuser de se laisser emporter dans un torrent formé d'à peu près tout et n'importe quoi.
Voici donc Failles, une nouvelle tirée du recueil sur lequel je travaille actuellement et qui s'intitulera FinS du monde. Et comme il est des hasards porteurs de sens, j'apprends aujourd'hui même, par voie de mails, que le rédac' chef de Géante Rouge, une revue papier et numérique qui se consacre à la science-fiction depuis dix ans, souhaite publier en intégralité la nouvelle "Requiem pour un rat mort" soumise au prix Alain Le Bussy et qui récompense chaque année un auteur de science-fiction francophone. Vous aurez donc normalement, dans les prochains mois, la possibilité de découvrir un second titre du recueil parmi des textes d'autres auteurs dans le fanzine Géante Rouge.


FAILLES

I

Aux sources des secousses


J'entends encore son cri, tout en retenue et cependant d'une vibration sans pareille, lorsque le bitume se déchira entre ses pas. Elle s'était instinctivement raccrochée à mon sweat-shirt trop large, n'avait eu qu'un repli bien mou entre les mains, et c'est là que la panique commença vraiment. Elle était générale.

Pour la première fois de ma vie, je vis Constance se départir de son flegme inébranlable. Elle aussi céda aux injonctions de la foule, celles qui nous forçaient à courir en tous sens, sans que cela serve à grand-chose, juste à ajouter encore plus de mouvement à un tumulte déjà trop puissant pour être compris des hommes.

Plus personne ne savait où marcher. Les plus chanceux parvenaient à s'éloigner de la zone des secousses, les autres atterrissaient littéralement au fond du gouffre, sans aucun espoir de se relever, car un magma gluant et brûlant les réduisait presque instantanément en poudre.

Constance étudia tout, de son œil avisé. Rien ne devait lui échapper. Je sus immédiatement qu'elle ne serait plus la même après avoir enregistré l'agonie d'autant de monde. Elle ne s'appelait pas vraiment Constance en fait ; ce n'était que son deuxième prénom, hérité d'une grande-tante promue marraine. Cependant, personne ne s'adressait à elle en la nommant Camille. C'était bien trop banal, sauf peut-être l'été quand sa dense chevelure châtain clair dorait légèrement au soleil.
Autour de nous, il n'y avait plus vraiment de lumière. Il n'y avait même plus rien qui vaille la peine d'être éclairé. Plusieurs journalistes s'y étaient risqués et ils avaient péri dans le cataclysme, en voulant livrer au monde des images de désolation. Malheureusement pour eux, ils s'étaient approchés trop près du précipice et ce fut le vide qui les happa.

Tel fut en fait le sort de tous ceux qui se laissèrent ensorceler par les miasmes des milliers de corps calcinés, voulurent les dévisager, voire les tâter, comme pour se convaincre qu'il n'y avait dans cette horreur rien d'irréel. Quant à moi, mes poumons s'emplissaient d'une pestilence noire, ma poitrine semblait être une vieille éponge regorgeant de crasse et je craignais de crever sur place à tout instant.

En fait, j'ignore comment nous avons survécu, Constance et moi. Certainement grâce à cet élan qui nous avait poussés dans la bonne direction, jusqu'à être en lieu sûr. C'est souvent au cœur même du plus profond désespoir qu'une conviction, toute aussi tenace, surgit et nous dit que l'histoire ne peut pas se terminer de cette façon. On lutte alors contre ce qui ressemble à une fatalité imposée. Si on est chanceux, on s'agite tellement que l'on finit par s'en tirer. Mais à quel prix ?

Celui de se voir réduit en passoire. J'ai peur des trous : ils sont apparu un peu partout, d'abord au sol et puis ils se sont mis à ravager les visages. Ils se tortillent, créent des sillons, lézardent nos peaux et nous changent en reptiles qui rampent à défaut de pouvoir tenir tête à l'horizon.

Le quotidien dans les décombres, c'est s'obliger à remuer un labyrinthe de ruines, pierre par pierre, pour mettre la main sur un objet cher éclaté en mille morceaux ou, bien pire, sur la dépouille d'un proche ayant été porté au rang des disparus. On se sent alors tels des rats, quand on fouine de cette façon, à la recherche d'un résidu de vie, mais à la différence de ces rongeurs, on est hantés par la possibilité d'une explication. Elle ne viendra peut-être jamais.

Personne n'avait prévu ces glissements de terrain. Pas un seul de ces experts, si prompts à nous rationner, n'avait envisagé que les maisons de coron de tant d'honnêtes gens seraient englouties dans des failles incurables. Jadis, c'était l'ouverture des mines qui avait fait jaillir les taudis du ventre de la Terre. À présent, la planète donnait l'impression de se venger, en emportant ces maisonnettes sagement disposées en rang.
C'était notre Borinage, à nouveau, qui s'ouvrait à vif, tout cela au nom d'un or dont les habitants de la région n'avaient jamais réellement profité.

Nos pauvres agglomérations de prolétaires tombaient comme si elles étaient prises dans un vulgaire jeu de quilles. Les foutus experts, quant à eux, assistaient les franges les plus hautes de la bourgeoisie dans le développement d'un nouveau programme spatial qui devait leur permettre d'échapper au désastre. Il paraît qu'ils se pressaient comme de la vermine, dans des agences de voyage d'un nouveau type et y laissaient leurs économies en lâchant un pathétique « sauvez-moi ».

Un nouvel « impôt des étoiles » était d'ailleurs destiné à leur venir en aide dans leur entreprise de survie. Son existence fut brève : les failles avaient fissuré et détruit les bâtiments des administrations fiscales. Nous en étions quitte et c'était déjà ça.


II

Une amie


- Constance, dis-moi : est-ce que San Francisco a été détruit ?

J'ai besoin de lancer une conversation, n'importe laquelle, pourvu que le silence soit rompu. La bibliothécaire en chef me répond machinalement :

- San Francisco est rayée de la carte depuis exactement huit ans, trois mois et un jour.
Elle a une excellente mémoire. Si ma question avait été plus pointue, sa réponse n'aurait pas manqué d'être juste.

- Eh bien tu vois : ça n'arrive pas qu'à nous !

Je m'interromps. Je sens que ça ne marche pas. Constance a toujours les yeux rivés vers les nuages qui surnagent au-dessus de la fumée. Elle ne m'entend pas. Elle n'a pas relevé que je racontais des conneries : San Francisco était condamnée par l'activité sismique, rien de comparable donc avec ce qui se passe ici. Ça m'étonne d'elle.

Constance est une fille un peu prise de tête mais je l'aime bien quand même. On a souvent été dans la même classe en secondaires. Ensuite, on a fait les mêmes études de bibliothécaire-documentaliste. Enfin, on a bossé ensemble. À force de se croiser sans cesse, on ne pouvait qu'apprendre à devenir amis.

La bibliothèque de La Bouvière était en fait un vestige de l'ère industrielle, les bureaux administratifs des charbonnages, plus précisément. Je dis bien « était » car aujourd'hui, l'imposante bibliothèque n'est plus. Et nous, petits humains, nous avons survécu.

Les doigts de mon amie s'affairent sous un tas de gravats. Je crains qu'elle ne se blesse. Je lui en fais la remarque mais Constance ne m'entend pas. Au sol, son ombre, nettement découpée, tremble. Elle entre en transe.

- Germinal ! J'ai sauvé un passage de Germinal, s'écrit-elle enfin, en brandissant quelques vielles pages à peine calcinées. Ça doit être un signe.

Soudain, elle s'effondre. Ses yeux sont éberlués et ses bras tendus. Deux mains pliées et rabougries, presque mortes, pendent au bout de ses poignets. Des cercles concentriques se forment à la surface de sa peau et éclatent telles des cloques. La jeune femme se met à s'agiter de tout son long et de plus en plus fort.

Je pense à une crise d'épilepsie même si je sais que ce n'est pas ça. Je réfléchis et je me dis que ça doit être l'onde de choc, une sorte de remontée tellurique qui l'aurait foudroyée. De nombreux rescapés paraissent être atteints de ce mal étrange ; si on lève les yeux, on les aperçoit, frêles comme des arbres cédant au vent de novembre, ils sont en train de frissonner.

Constance tente de parler mais bégaie. Elle esquisse des gestes. Ils sont rapidement brisés par des saccades. Tant pis pour les ruines de la bibliothèque, il faut l'emmener loin de là.






III

La sorcière et la mort de l'épicier


J'ai porté Constance dans les décombres une journée durant. Nous avons marché vers le Sud pour nous éloigner de la chaîne des terrils et donc de l'onde de choc. J'ai dû faire de nombreuses pauses. Je n'aurais jamais cru qu'un corps duquel émane autant de légèreté puisse devenir aussi lourd. Mais c'est ainsi : nous sommes graves parce que la situation paraît désespérée.

Le verdict est tombé avec la nuit : nous n'avions parcouru qu'une petite dizaine de kilomètres, le bourg de Charnières nous faisait face aux derniers feux du jour. Heureusement, un écriteau plaqué sur la façade d'une maison nous renseignait la présence d'un médecin, juste avant la place.

C'était une vaste maison de maître délabrée où l'on ne distinguait plus les vieux rideaux mal coupés des toiles d'araignée. À y regarder de plus près, une lueur tamisée indiquait la présence d'un habitant, à moins que ce ne fut qu'une illusion.

Nous avons tambouriné pendant de longs instants. Finalement, une petite femme trapue est venue nous ouvrir. J'ai décidé d'être poli ; je l'ai aussitôt regretté :

- Bonsoir, Madame, c'est pour une urgence ! Le Docteur Malevé est-il là ? dis-je en déchiffrant la vieillie plaque.

- Non, crache la femme. Il est sur Mars !

Je suis rarement interpellé par le physique des gens que je croise et pourtant là, c'est la seule chose qui me frappe. Cette femme est laide avec ses gros yeux, presque trop gras et inexpressifs pour être ceux d'un être humain. Et puis, il y a cette méchanceté qui transpire de tous ses pores.

- Le Docteur Malevé est un bougre, un incapable et un incontinent ! Je le sais, j'étais sa femme de ménage. Durant toutes ces années, il ruminait : sa famille est fait d'illustres spécialistes. Lui, on n'en voulait même pas comme infirmier aux urgences... Il n'avait que son argent pour lui et, croyez-moi, il en a bien profité ! À présent, le voici avec l'élite sur Mars tandis que nous, on crève ici ! Alors, ne me parlez pas de cet imposteur...
Elle lâche un rire perçant. Mes tympans sifflent. Je me sens gagné par le désespoir, mais je dois garder le cap : Constance gît toujours inanimée dans mes bras.
- Je vois... On va vous laisser... Mais dites, est-ce que par hasard, un médecin du coin serait resté à son cabinet ?

- Non. Enfin, je ne sais pas... Ce n'est pas mes affaires. Par contre, moi, je peux soigner. Par les plantes, cela s'entend ! J'ai observé le Docteur Malevé durant des années et je peux vous dire que la médecine classique, c'est de la gnognotte ! À force d'être témoin des erreurs des autres, on finit par devenir expert à leur place...
Elle se marre, fièrement. Devant mon air sceptique, elle reprend :

- Je suis une sorcière et là, c'est complet pour le moment. Mon agenda est bouclé pour un bon mois alors... fichez-moi le camp !

Je retiens sa porte avant qu'elle ne la claque. Toute sorcière qu'elle se prétend être, cette mijaurée ne m'impressionne guère. Je me résous à être ferme :

- Vous ne comprenez pas : c'est grave !

- C'est ce que vous dites tous, que c'est grave ! Je suis la seule ici à pouvoir guérir. Alors, un peu de respect ! vomit-elle.

Là, je sors de mes gonds. Ce genre de personnage ne peut pas invoquer le respect à l'appui de son argumentaire, c'est une offense au bon sens. Malgré moi, je me vois contraint de passer aux menaces :

- Écoutez, voici mon deal : mon amie est souffrante. Alors, soit, vous qui prétendez soigner par les plantes, vous lui appliquez un cataplasme et je vous fous la paix, soit je défonce votre porte! Il n'y a plus aucune police ici, plus aucun État. Vous croyez que j'ai peur de quoi ?

Je veille à avoir l'air féroce. La sorcière autoproclamée me fixe témérairement. Ça dure quelques instants. Je ne baisse pas la garde et elle finit par se radoucir :

- Venez avec moi. Je peux vous accorder un peu de mon temps, mais très peu.

Silence.

- Et le paiement se fera en cash, croit-elle bon de rajouter.

Nous la suivons. Dans mes bras, Constance respire péniblement.

Je prends le temps d'observer les lieux. Le couloir me semble interminable. Certaines maisons de maître recèlent de véritables labyrinthes. Ici, ce n'est guère joyeux. Tout comme notre sorcière : son visage est parsemé d'ecchymoses et de cicatrices et son maquillage insolite, loin de lui redonner un peu d'harmonie, la rend au contraire menaçante.
Le cabinet est petit et lugubre, le kitch et l'odeur de renfermé dominent dans la pièce. On retrouve des tas d'effets personnels encore marqués du nom de Malevé.

La praticienne allonge Constance sur un matelas vétuste, rempli de poussières et percé de différents pieux. Elle observe attentivement la patiente, la tâte avec ses mains en forme de stéthoscopes et annonce :

- Je vais devoir la mouler toute entière dans de l'argile parce que tout son corps est atteint. C'est à cause des failles. Vous êtes reliés à la Terre et c'est pour ça qu'elle continue à trembler à travers vos corps...

- Tenez, c'est tout ce que j'ai, lui dis-je, en extirpant de ma poche cette page de Germinal qu'avait emporté Constance.

Je sais que cela ne vaut rien, excepté aux yeux des collectionneurs, s'il en reste. Néanmoins, je suis conscient qu'il ne s'agit pas de n'importe quelle page du roman. Celle-ci nous narre la fin que connut l'épicier Maigrat, usurier et détrousseur de charmes, complice en cela de l'exploitation infâme que subissaient les ouvriers.
La vielle bique ricane et se met à en faire lecture :

« Tout de suite, les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se précipitaient, prises de l'ivresse du sang.
Il y a donc un bon Dieu ! Ah ! cochon, c'est fini !
Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.
Je te devais soixante francs, te voilà payé, voleur ! dit la Maheude, enragée parmi les autres. Tu ne me refuseras plus de crédit... Attends ! Attends ! il faut que je t'engraisse encore.
De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignées, dont elle lui emplit la bouche, violemment.
Tiens ! mange donc !... Tiens ! mange, mange, toi qui nous mangeais ! »

- Ah ! J'aime bien ! s'exclame la sorcière. Je crois que si ce bon vieux Malevé n'avait pas déguerpi, c'est exactement comme ça que j'aurais pu l'achever en apprenant qu'il n'y avait plus police ni justice ici...

Ses yeux s'illuminent soudain d'un brasier redoutable. J'ai bien peur d'avoir aiguisé en elle une imagination perverse.

- Aidez-moi à transporter la patiente, lance soudain la vieille avec conviction.
- Où allons-nous ?
- Jusqu'à la baignoire.
Je la suis en silence. Après une dizaine de pas, je découvre la salle de bain. Elle est crasseuse. J'esquisse une grimace mais je n'ose dire mot.

- Qu'est-ce que vous regardez-là ? s'énerve la sorcière.
- Rien...
- Tant mieux alors ! Ce que vous fixez-là n'est pas de la saleté mais ma matière première : de l'argile boueux non contaminé. Il faut purifier le corps de mademoiselle pour la sauver.

La mégère verse plusieurs seaux de cette boue dans la baignoire, la vasque se remplit peu à peu et il s'en suit un glouglou dégoûtant.

- Allez, jetez-là dedans ! s'impatiente-elle.

Je dépose au contraire Constance fort délicatement dans son bain de terre, après l'avoir déshabillée avec gêne.

La sorcière, arborant un rictus sournois, exerce une forte pression sur sa tête jusqu'à ce que plus un seul de ses cheveux n'émerge à la surface.

- Qu'est-ce que vous faites ! Elle va se noyer !

Je suis mort d'inquiétude. Et si cette vieille femme souhaitait seulement laisser s'exprimer ses pulsions de mort ? Que ferions-nous ? Elle était libre à présent, dans ce satané monde où seuls les riches ont pu échapper au chaos.

À ma grande surprise, c'est Constance qui me répond. Je suis soulagé de la voir reprendre conscience à mesure que sa tête sort progressivement de la boue. Le visage noir, elle m'interroge en murmurant :

- Où sommes-nous maintenant ?
- Chez une thérapeute.

Elle me dévisage. Elle a du mal à comprendre ce qui arrive et c'est bien normal.
- Je pense que j'ai fait un bien long voyage hasarde-t-elle.
- On est seulement à Charnières, mais l'important, c'est que toi, tu sois revenue à toi.
- Non, ce n'est pas ça...

Je prends la main de Constance et lui dit, paisiblement :

- Tu as échappé à une drôle de crise, cela ne pourra qu'aller mieux à présent.

Elle repose sa tête sur mon épaule et me remercie en sanglotant. Je me tourne alors vers la sorcière :

- Merci ! Vous avez fait du très bon travail, Madame. Quand je pense que votre vie, jusque ici, se bornait à ramasser les crasses d'un médecin incompétent...

La vieille se met à ricaner, mais de bon cœur cette fois, découvrant deux grands crocs cariés. Les compliments, ce n'est guère souvent qu'elle doit en recevoir.

- Sur ce, je pense que nous ne devrions plus abuser de votre temps...
L'esquive fonctionne. La sorcière ne me réclame rien. Dos à mois, Constance se rhabille.

- J'ai les jambes engourdies, gémit-elle.
- Te sens-tu capable de marcher ?
- Oui, ça devrait aller.
- Sortons d'ici, dans ce cas. Je pense que l'air frais te fera du bien.

Je l'invite à s'appuyer sur moi. Nous faisons quelques pas dans le corridor en saluant timidement la sorcière de la main. Elle ne nous rend pas notre au revoir mais ne réclame pas son dû.

Nous retrouvons ensuite Charnières dans la nuit noire. Le bourg évoque une mosaïque aux multiples nuances de gris, mais c'est déjà plus beau à voir que ce qu'il reste de La Bouvière. Les couleurs vives, de nos jours, ne sont plus réservées qu'aux nantis, à ceux qui ont pu migrer sur Mars.

Soudain, un nouveau tremblement de terre ébranle nos pas. La secousse n'est cependant pas la même : elle est faible et diffuse.


III

Sur la route et dans nos pensées.


C'est mon tour, il faut croire que j'ai trop donné et que le doute s'insinue à présent en moi sous de drôles de formes : mes mains se couvrent de bulles dans lesquelles apparaissent parfois des yeux noirs. Je n'ose plus avancer, le chemin est parsemé de cratères mouvants au fond desquels il n'y a que des spirales tournant en sens inverse.
Je cligne alors des paupières et je me sens obligé de laisser la nuit m'envahir.
- Que t'arrive-t-il ? lance Constance, au loin.
- Le sol... Il s'ouvre à nouveau... Tu l'entends ? dis-je péniblement.

Une main se pose sur la mienne. J'imagine les bras de tous les mourants sourdre des gouffres. Je réalise cependant, à la douceur du contact, qu'il s'agit de la main d'une fille bien vivante.

- Ce n'est pas ce que tu penses. La Terre ne s'ouvre pas ici. Il y a bien un bruit mais il est très différent.

- Tu … tu veux dire ?

- C'est comme un bruit de réacteur et ça vient du Sud-Est. Je dirais que ça se produit à au moins cent kilomètres... Je ne sais pas comment mais... si on allait voir sur place ?
Sa détermination est ce à quoi j'ai le plus envie de me raccrocher pour le moment. Je recouvre peu à peu mes esprits mais, au fond de moi, j'enrage :

- D'après ta description ça doit être la station spatiale de Transinies, en plein cœur des Ardennes. Et tu sais ce qu'on fait là- bas ? On permet à des navettes de notables de s'échapper tandis qu'on nous condamne. Salopards ! Je n'ai guère envie de bouger d'ici pour assister à ce spectacle dont je me passerais bien...

- Non, les fuyards s'envolent désormais depuis le siège de l'OTAN, me répond Constance sur un ton sans équivoque.

Elle attend que je réplique. Comme ça ne vient pas, elle enchaîne :

- Les scientifiques sont pris en otage. Toute la journée, ils sont forcés d'utiliser les engins formidables qu'ils ont conçus à d'autres fins que ce qui était initialement prévu. Je les plains...

- Peut-être... Mais eux sont logés et nourris. Je me soucie d'avantage de ceux qui sont contraints de survivre dans les décombres, ceux qui n'ont plus rien, ceux qui n'auront jamais voix au chapitre, les anonymes qui crèvent par milliers à chaque période de l'Histoire et dont nous ne retiendrons rien alors qu'ils ont tout donné. Assez !

Je me sens frissonner. Je suis en train de m'emporter, mais ce genre de questions me semble crucial.

- Oh, arrête un peu avec ta rhétorique technophobe. Tu seras bien content le jour éventuel où une navette te permettra d'échapper au brasier...

Constance et moi reprenons nos vieilles querelles de bibliothécaires. C'est bon signe mais je ne peux pas laisser passer sa dernière réplique.
- Toi aussi, arrête un peu : le soleil ne brille pas pour tout le monde ! Par contre, quand les failles nous attirent à elles, là, c'est toujours les mêmes qui se trouvent au mauvais endroit, au mauvais moment...

Le ton monte. Les paroles cependant s'engloutissent dans un brouhaha généralisé. Nous ne sommes nulle part, il n'y a personne, et pourtant ça crie, ça crache et ça grogne. Ma vision se brouille à nouveau. Des trous creusent mes joues et dévorent mon visage. Je sombre à nouveau.


IV

Un avenir incertain en lieu sûr.

- Monsieur ? Monsieur ?

- Oui ?

Mes paupières s'ouvrent sur un faciès inconnu.

- Je suis heureux que vous repreniez enfin connaissance. Ce n'était pas gagné : vous avez été complètement sonné.

Je regarde autour de moi et je ne reconnais rien.

- Où est Constance ? Euh... Je veux dire Camille. Où est-elle ?

L'autre réfléchit. Il a d'abord du mal à me suivre puis, brusquement, paraît effaré.

- Vous voulez dire la demoiselle qui était avec vous quand la bibliothèque s'est effondrée ? s'enquiert-il.

- Oui, c'est bien elle. Mais comment savez-vous ça ?
Mon interlocuteur me répond alors sur un ton particulièrement morne :

- Parce qu'elle est morte.
- Hein ? Mais ce n'est pas possible ! Je l'avais emmenée chez une sorcière, le cataplasme avait fonctionné et elle reprenait des forces ! Même qu'on se disputait à nouveau comme au beau vieux temps...

Mon interlocuteur baisse le front et me tend quelque chose en piteux état :

- Je suis désolé. Voici ses lunettes ou plutôt ce qu'il en reste. Je pense que ça ne nous laisse plus aucun doute.
Je me mets à sangloter. Les failles sont terribles et mon esprit m'a joué un tour bien sordide.

Soudain, le bruit de secousse refait surface. Il est tout proche et m'arrache davantage les tympans. Je me bouche les oreilles.

- Il faudra vous habituer, me dit l'autre.

Il s'efforce alors de sourire et me tend une main longue et épaisse :

- Bienvenue à la station spatiale autogérée de Transinies. Je m'appelle Thomas.

- Transinies ? Mais... comment suis-je arrivé jusqu'ici ?
- Je passais avec mon tout terrain à La Bouvière quand j'ai remarqué un bras qui s'agitait sous les décombres de la bibliothèque. C'était le tien. Tu permets qu'on se tutoie, hein ?

J'esquisse un « oui » de la tête.

- Je t'ai emmené jusque ici parce que j'y vis, reprend Thomas. J'espère que tu t'y plairas. Faut dire qu'il n'y a plus beaucoup d'autres endroits où on peut s'installer dans les parages. Tu verras, c'est comme un squat mais en mieux : il y a des fusées. Allez viens, je t'emmène faire un tour.

- Merci... Merci pour tout, dis-je avec émotion.

Thomas ne répond pas. Il a une quarantaine d'années, c'est un rouquin tout en muscles avec un air confiant naturellement imprimé sur le visage.

La station spatiale autogérée est un complexe d'anciens hangars sur lesquels fleurissent des drapeaux pirates et des bannières rouges et noires. Je détaille l'ensemble avec minutie quand un large hublot s'ouvre sur le toit et qu'il en émerge une fusée noire aux ailes de feu. Ses réacteurs la propulsent et elle s'élève dans les airs, laissant derrière elle une traînée bleue. Le vacarme est assourdissant mais le spectacle est grandiose.

- Eh bien, ça vaut le coup d'oeil !

- Attends ! Pas si vite ! me rétorque mon hôte.

Il tire sur ma manche et m'invite à me coucher face au sol. Au-dessus de nos têtes, on entend un bruit d'explosion. Je comprends alors que le merveilleux engin n'est plus.

- Ce n'est pas encore pour cette fois... Deux ans de labeur réduits en miettes en deux secondes, constate amèrement Thomas en se relevant.

Un semblant de larme perle au coin de son oeil. Il se reprend et ajoute :

- Un jour, tu verras, on y arrivera. D'ici là, la vie continue. Ici, on travaille quand on peut. Sinon, il y a la musique et le bar. Viens, je vais te présenter aux autres.

- Je ne comprends pas : que puis-je faire pour vous aider à y arriver ?

- Ne t'inquiète pas : chez nous, la compétence de base, c'est la bonne volonté. Le reste, on te l'apprendra. Le plus dur, crois-moi, c'est de faire progressivement le deuil de notre planète qui vit ses dernières années. Nous devons aussi nous faire à l'idée que nos enfants fouleront un autre sol. Voilà pourquoi nous allons réussir à décoller.

Mon hôte me dévisage attentivement et répète à nouveau, l'air ailleurs :

- Sinon, pour nous, la vie continue...

© texte : Florian Houdart, 2016