samedi 12 décembre 2015

Anatomie de l'Autre Moi : premier chapitre


AVERTISSEMENT 

 

Vous allez lire un récit d'autofiction, associant éléments autobiographiques et événements fictifs. Il ne s'agit pas d'une forme littéraire courante. Écrire une autofiction avec discernement n'est pas une chose aisée. Cela exige notamment de clarifier ses objectifs, vis-à-vis de soi-même comme envers ses lecteurs.

Je me suis posé pour principe premier de ne pas en faire un règlement de comptes grossier. Voilà pourquoi j'ai changé tous les prénoms hormis le mien. Je me suis aussi attaché à montrer la part d'humanité qui subsiste chez les bourreaux ordinaires et j'ai voulu orienter la réflexion vers des problématiques sociétales, notamment celle de l'égalité des droits.

Je n'aime pas les mystifications. Aussi, j'ai pris soin de construire mon récit d'une façon qui permettra au lecteur de discriminer la réalité de la fiction. La première partie du livre retrace la journée du 29 septembre 2015, date à laquelle j'ai disparu en ayant l'intention de mettre fin à mes jours. Ensuite, il s'en suit un phénomène relevant de la science-fiction : un univers divergeant apparaît et il y a désormais deux Florian.

Le premier, c'est celui qui vous parle à présent. Suite à d'heureuses rencontres, il a renoncé à son projet funeste de se suicider et a décidé de partir à l'aventure sous d'autres latitudes, pour réapprendre à vivre en dehors des faux besoins créés par la société de consommation.

Le second, c'est l'autre Florian. Pour lui, la poisse continue : il se fait tabasser en gare de Tournai alors qu'il y erre, une canette de bière à la main. À cause d'une commotion cérébrale, il n'est plus tout à fait le même. Animé par un profond désir de vengeance, il reprend contact avec quelques connaissances troubles et s'engage avec elles sur la voie du crime pour faire triompher ses idéaux …


Bonne lecture !


                               Premier chapitre : 

                                                 Des chiottes magnifiques



Florian observe l'alignement parfait des couleurs pastels. Il prend une bonne gorgée d'air aseptisé. C'est mieux que rien : l'oxygène avalé irrigue ses poumons et diminue la pression dans ses vaisseaux sanguins. Il s'observe dans la glace, voit comment son teint glauque contraste avec l'orange du mur avoisinant, et soupire en remarquant de nouvelles cernes sous ses yeux pochés. La dernière nuit, presque blanche, lui a filé un bon gros coup de vieux pour le jour de ses vingt-huit ans.

Il est neuf heures moins dix. Au moins, Florian n'est pas en retard cette fois. Il faut dire qu'il ne s'est pas vraiment couché. Il s'est plutôt mis en veille entre quatre et six heures du matin, une situation qui se reproduit de plus en plus souvent. Tout comme la nécessité pour lui d'aller se recoucher juste après sa journée de travail.

Il soupire. Vingt-huit ans, ce n'est pas beaucoup. Il doit probablement lui rester suffisamment de temps devant lui pour découvrir les vraies richesses du monde. Mais à ce rythme-là, c'est déjà de trop. Ses jambes, ses bras mais surtout son ciboulot le lui hurlent en permanence : "Freine, arrête ça tout de suite ! ".

Il ne peut pas. Dans sa tête, il est déjà demain. Ou peut-être bien la semaine prochaine si ce n'est carrément pas le mois à venir. Une chose est sûre : dans ce futur encore vaporeux qu'il entrevoit, ses souffrances ne sont pas terminées. Peut-être parce qu'il ne se reconnaît pas.

Des bruits de pas en rafales le tirent de son introspection. Florian sort des toilettes. Dans le couloir, une dame à la chevelure poivre et sel agitée esquisse de grands gestes. Elle semble en proie à une certaine panique. Elle le regarde et crie : "Surtout, ne les écoutez pas. Ils ont préparé leurs plus beaux mensonges. Si j'étais vous, je fuirais".

Florian la dévisage d'un air triste. Les paupières de cette dame sont rouges d'avoir abrité trop de larmes. Son teint beige sale est caractéristique des personnes sous anxiolytiques. Ses pas, chancelants et déstructurés, montrent qu'elle ne ressent plus le sol tel qu'il se présente à elle. Elle foule une autre planète sur laquelle des psys l'ont expédiée en lui disant qu'elle sera davantage en phase avec la réalité là-bas. Foutaises. Florian aimerait ne pas voir ça. Il souhaiterait ne rien percevoir de tous ces faux-semblants qui dégoulinent le long des murs.

Nous ne sommes pas encore demain ni à la fin de cette année. Nous sommes mardi 29 septembre dans un bâtiment aux mille horloges qui pointent toutes neuf heures. Florian a vingt-huit ans. Il a des yeux de cocker un peu moins gonflés qu'au petit matin. Il va s'asseoir gentiment, ni trop à l'arrière ni trop à l'avant. Il s'est habillé simplement avec une chemise bleue à carreaux noirs et un jeans ordinaire. Sa longue crinière demeure cachée derrière ses oreilles. Mais il sent que ce n'est pas suffisant : le rôle du bon fonctionnaire est difficile à jouer. Il ne lui va pas. Il ressemble à un cabot, à un acteur bègue qui adresse des sourires béats à la caméra, à défaut de savoir s'exprimer convenablement.

Pour ne rien arranger, la salle de réunion n'en est pas une. Il s'agit plus d'un espace ouvert, survolé par une volée d'escaliers fous, et coincé entre les cuisines de la cantine et une cour de récréation pour enfants de primaire. En langage moderne, on appellerait ça une salle conviviale. En parlant sans ambages, on dirait plutôt que c'est du foutage de gueule.

Bordel, à quoi ça sert de se réunir, si on comprend que dalle ? Les casseroles s'entre-choquent, les gosses crient et les maigres baffles, déjà bien insuffisantes pour amplifier un tel espace, ne fonctionnent pas, brouillant le discours des uns et des autres par un grésillement continu. Les organisateurs tentent vainement de ne pas paraître gênés. C'est raté. Leur demi-sourire et leurs vaines tentatives de traits d'humour forcés les trahissent. On dirait qu'on a tous un peu la honte d'être là.

Les nouveaux élus à un poste à responsabilités se présentent tour à tour. On capte un mot sur trois si on fait l'effort de lire sur les lèvres. Florian note le ton neutre sur lequel ils s'expriment. C'est plein de bonnes intentions, d'efforts artificieux pour paraître sympathique et aussi d'agacement quand les jeux des enfants font rebondir leur ballon sur une vitre. Florian n'a pas envie de leur jeter l'opprobre : ils sont là pour parler du "basculement", une restructuration évoquée depuis près de dix ans, dont la mise en place est imminente, mais dont personne ne sait encore rien. Ils remplissent du vide, font des bulles pleines de signes de ponctuation, comme dans une bande dessinée sans paroles.

Une chose est sûre cependant : rien ici n'inspire la joie de vivre. Florian n'a pas envie d'être là ; ce n'est pas pour autant qu'il croit avoir sa place ailleurs. Depuis deux ans, il bosse sur la capitale. Enfin, « bosser » est un grand mot. Il s'ennuie surtout, entre deux quarts d'heures stakhanovistes où il se concentre sur sa tâche et essaie de battre la cadence. Impossible de ne pas bailler aux corneilles après avoir répété le même putain de geste une bonne dizaine de fois.

Depuis son vingt-quatrième étage, Florian suit la course des oiseaux entre les gratte-ciels, il observe les départs de flamme et assiste, impassible, à la propagation des incendies avant l'intervention des pompiers. Florian regarde aussi les convois extraordinaires qui partent tous les jours de la banque nationale voisine. Le fric tout puissant est sous haute protection policière, dès les premières lueurs du jour, alors qu'un halo vert de pollution se forme autour de la ville, telle une auréole pleine de merde, sale couronne déposée sur la tête du capitalisme belge.

Florian n'est pas bien à Bruxelles. Mais il n'est pas mal non plus parce qu'on lui fiche la paix. Les collègues semblent eux aussi rongés par l'ennui bien qu'ils soient galvanisés en même temps par la stabilité que leur procure leur fonction. De temps à autres, Florian taille une bavette avec certains même s'il se montre plutôt réservé. Son chef de service est resté un homme simple qui apprécie le jardinage, le bon vin et qui se préoccupe aussi fort de la situation politique et économique de l'Europe. C'est ce qu'on peut appeler une bonne ambiance de bureau, le mieux que l'on puisse espérer dans un vivarium technico-administratif même si lentement, sournoisement, quelque chose change...

Florian tord ses lèvres. La réunion fantoche porte encore sur cette maudite restructuration. Plein de questions jaillissent. On sent la rancoeur. Beaucoup d'agents sont fatigués. Ils savent que leur vie de demain dépend d'une autorité aveugle.

Les ministères sont des boîtes noires grotesques. Florian aimerait observer tout ça de haut, avec un paquet de pop corn au lieu de n'être qu'un pion, un vulgaire élément de tout un appareil qui consiste à traquer les petits fraudeurs pour faire oublier que l'on est impuissant face aux plus gros.

Un vérificateur des contributions pourra de moins en moins choisir d'aller emmerder un contribuable qui a bâti sa fortune en trompant ses clients. L'ordinateur dicte sa loi de plus en plus, à coup de tâches automatisées et de sélections ahurissantes. Tout petit supplément qu'il est facile de faire devra être effectué par l'agent, même si c'est contestable légalement. Les cas épineux, de fraude manifeste, seront laissés sur le côté et les sales business pourront prospérer. En effet, qui ira au casse-pipe si on a plus de reconnaissance en suivant bêtement les consignes qui s'affichent à l'écran plutôt qu'en exerçant son esprit critique ?

Florian n'est pas là où il devrait. Sa conception de la justice sociale, ce n'est pas ça. Il n'acceptera jamais de reporter la faute de la soi-disant crise économique sur des intérimaires ponctionnés qui compilent mal leurs fiches de maigres rémunérations ou sur des allocataires sociaux dépeints comme des rentiers alors que les véritables rentiers sont eux moins taxés que les personnes en maladie-invalidité.

Florian sait qu'un compteur est enclenché, que bientôt on exigera de lui qu'il fasse une vérification de trop, celle qu'il ne pourra cautionner en son âme et conscience. Trop, c'est trop ! Il se sait en sursis. Il s'est d'ailleurs promis de se tirer de là dès qu'il aura économisé suffisamment d'argent pour achever ses travaux.

Hélas, la liste des aménagements à effectuer ne cesse de s'allonger. Le jeune homme a eu la malchance de tomber sur un couvreur malhonnête, pourtant recommandé par un voisin. Le margoulin a laissé sa charpente en sale état et a fixé ses bacs de zinc de guingois. Mais ce n'est pas tout : il s'est fait descendre. Le neveu d'un homme politique influent de la ville l'a tabassé puis une voiture lui est passé sur le corps. Le meurtrier s'est rendu à la police, il s'est ensuite entretenu avec le politicien et est ressorti libre du commissariat. L'entreprise de toiture a été dissoute et Florian n'a pu réclamer aucune somme d'argent malgré un dossier particulièrement bien ficelé. Un malheureux concours de circonstances, un de plus.

Au milieu des prises de parole inaudibles, de la novlangue managériale, des nuées de soupirs, des visages dépités et des fiertés rabougries, Florian sent que quelque chose cloche et que ça va bien au-delà d'une histoire de job de fonctionnaire qu'une main invisible a voulu rendre monotone et aliénant.

Son esprit est hanté par un beau visage, presque poupin, aux grands yeux hazels qui hurle soudain et se mue en une gargouille grimaçante. Ce n'est pas une vision d'horreur mais une métaphore. Il n'arrive plus à faire face comme avant à la détresse de sa compagne dont il n'identifie plus les causes. Il ne peut qu'en subir les manifestations, devenues quasi quotidiennes. Assister aux cris, aux pleurs, aux mots qui blessent. Dormir mal et attendre, en espérant que demain soit un jour meilleur.

La réunion se termine. Florian file vers les toilettes agréablement colorées, seul élément positif de la journée. Ses yeux sont encore gonflés mais ses larmes ne coulent pas, butant contre ses paupières-barrages. Un râle le fait tousser jusqu'à l'écoeurement. Ça résonne ensuite dans son estomac noyé par un bon litre de café.

Florian porte ses mains à son crâne et le prend en étau car ça lui lance aussi dans la tête. Tout ce qu'il récolte, ce sont des poignées de cheveux qui lui glissent le long des doigts en tombant. D'ici deux ans, il sera peut-être chauve comme son père, un ancien ouvrier verrier mais aussi un homme violent, devenu nomade après son divorce, pour tenter de faire taire les créatures qui hurlaient en lui.

Florian baisse la tête, admirant toujours l'alignement parfait des couleurs pastels des toilettes. Il n'y a pas à dire, ce sont vraiment des chiottes magnifiques...

Et à présent, il lui faut aller affronter Mischa.