lundi 3 août 2015

Ceci pourrait être le premier chapitre d'un quatrième roman éventuel




I



- Madame, je vais à présent vous demander de me répondre avec la plus grande attention. Chaque mot que vous prononcerez est susceptible de se retrouver dans notre rapport final.
Tout ceci a une importance capitale. Vous me comprenez, Madame ? 

Emma les fixe tous les trois, de son regard perçant rehaussé par la pâleur de son visage. Ses cheveux blonds cendrés en pagaille, son maquillage léger qui a coulé et ses vieux habits lui donnent un air d’enfant sauvage. L’homme qui lui parle, c’est le vieux, le sage de la bande. Plus de quatre-vingt ans au compteur. Un exemple à suivre : il bosse encore.
Guy Vandekasteel est médecin-expert. Sa moustache épaisse mais bien taillée et ses gros sourcils en accent circonflexe lui confèrent un air sérieux et comique à la fois. Mais c’est un type austère qui donne du Madame dès que l’occasion se présente, en détachant chaque syllabe. Il fixe Emma d’un œil  à la fois un peu sévère et un peu protecteur. Le docteur la prend pour une conne. 

Emma est loin d’être idiote mais elle n’est pas en état. Ni de remonter les torrents de sa mémoire, ni de mettre des mots sur ce qu’elle ressent. Chaque réponse qu’elle leur donnerait ne saurait être qu’une grossière approximation ou pire un mensonge. Pourquoi personne parmi ces experts ne réalise que dans sa tête tout est flou ?

Emma vit dans le brouillard depuis qu’on a doublé sa dose de corticoleptiques, dernier médicament psychotrope en date aux effets surpuissants. Ce gavage, par contre, elle s’en souvient quand même plus nettement.

C’est arrivé il n’y a pas si longtemps. Elle n’était ni armée ni dangereuse, juste profondément malheureuse. Son bracelet électronique avait donné l’alerte après une nouvelle crise d’angoisse et, dans les cinq minutes qui suivirent, sa résidence protégée fut encerclée par cinq combis de flics. Ils étaient trois à lui tenir une jambe, deux à se saisir de chaque bras pendant qu’un médecin lui injectait des drogues dans les veines. Certains représentants de l’ordre riaient. Ils se sentaient forts, virils peut-être. Fils de pute !  

-     Voici donc ma question, reprend Vandekasteel. Ecoutez-moi bien et répondez avec précision. Quand avez-vous ressenti pour la dernière fois une envie de vivre ? Je ne parle pas d’une petite joie fugace ou d’un bref sursaut d’optimisme mais d’une journée où vous vous êtes levée avec le sourire. Dites-moi quand …

Emma tremble. Elle arrive à peine à placer les mots du médecin les uns à la suite des autres pour donner un sens à l’ensemble. En son for intérieur, elle pense presque être la conne qu’ils voient en elle. Pour que le calvaire qu’elle vit s’éclaircisse, il faudrait qu’on lui laisse du temps. Au moins une semaine pour qu’elle passe ses pensées au crible, qu’elle sache ce qu’elle retiendrait de positif et d’agréable si elle devait mettre ses souvenirs par écrit. Là, elle est toujours sous le choc. Elle n’a pas encore accepté qu’un papier formel et incompréhensible l’amène dans les méandres de couloirs où elle a fini par se perdre et qu’une de ces saletés de flic l’attrape par le collet, tel un animal échappé de sa cage, pour la livrer ensuite à la Salle du Conseil, impressionnant et tortueux tribunal. 

Vandekasteel s’impatiente :

-    Alors, dites-moi, Madame ! Cette dernière envie de vivre, c’était quand ? En 2046 quand les diables ont remporté le mondial ? En 2048 quand, avec votre seul graduat, vous avez, contrairement à tant d’autres, décroché un job ? Dites !

Emma scrute le regard du médecin, caché quelque part entre deux replis de peau et s’énerve brusquement, en se levant de son siège qu’elle renverse au passage :

-   Le travail, c’est de la merde, je ne veux plus jamais bosser de ma vie ! Et les diables rouges sont une bande d’abrutis qu’on surpaie pour courir comme des chiens après un ballon. Allez tous vous faire foutre et laissez-moi en paix avec vos questions de vieux bourgeois à la con ! 

Vandekasteel a un mouvement de recul. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle s’adresse à lui de cette manière-là. Le deuxième type du conseil qui se tient près de l’entrée de la salle s’approche de la jeune femme, gonfle le torse et croise les bras. Lui, c’est le représentant de la police fédérale. Il est ici pour analyser le risque encouru par la société pour chaque individu évalué. Au besoin, il enverra ses troupes à l’assaut si ça dégénère vraiment. Emma lui décocherait un bon coup de pied dans les couilles si elle n’avait pas ce maudit bracelet qui lui lance des décharges électriques à chaque écart de conduite.

A présent gagnée par un sentiment de totale impuissance, la jeune femme se tait, ramasse la chaise et s’effondre. Elle essaie les larmes. Ça ne marchera pas.

Le troisième type qui répond au nom de Vanopenblock demande la parole. Lui, c’est l’expert en chiffres. Discret depuis le début de la séance d’évaluation, il noircit page sur page et relève de temps à autres la tête pour qu’on admire son sourire narquois. Fils du ministre du même nom,  c’est sûrement le plus fourbe des trois. Il est là pour défendre la position du cabinet du bien-être et du redressement productif. On le dit de « tendance libérale » mais ce mot ne signifie plus rien. Comme tant d’autres.

-    Emma Julie Léonie Mazure. 23 ans, énonce-t-il. Numéro national 27.07.13.059-90. A étudié 18 années scolaires soit 3253 jours. A travaillé 13 jours dans sa vie dont 6 incomplets pour le compte de 7 employeurs différents.
A coûté environ 475 800 euros à la sécurité sociale jusqu’à aujourd’hui, d’après nos dernières études qui fixent le coup annuel de la scolarité. En a rapporté 340 d’après les impôts retenus à la source sur ses quelques journées actives. 
Aucune perspective de développement depuis l’échec du dernier traitement de sa dépression chronique, complexe et atypique dont le coût pour la sécurité sociale est évalué pour le moment à 15 000 euros. 

L’expert s’arrête, la bouche asséchée par tous ces chiffres. Il porte un verre d’eau à ses lèvres et soumet sa requête fatidique aux deux autres : 

- Pour les parties que je représente en ce conseil, la conclusion est simple. J’aimerais à présent connaître vos positions provisoires, cher Docteur et cher Inspecteur.   

Tous trois se retirent dans une loge à part, sans donner la moindre instruction à la jeune femme. C’est sans doute une mise à l’épreuve. Emma scrute l’horizon, au travers des grandes baies vitrées de la salle du conseil. Il est caché par des buildings. Elle rêvasse, s’imagine en train de fuir. Puis elle les voit la rattraper bien vite, lui administrer une nouvelle camisole chimique et enfin la jeter en cellule d’isolement. Elle comprend que sa situation serait encore pire qu’avant. Elle préférerait qu’on la laisse regagner sa résidence protégée, euphémisme utilisé pour décrire son trou à rat aseptisé. Emma voudrait tout oublier, se réveiller à nouveau morose, comme avant mais sans la crainte d’être le jouet d’expérimentations troubles. Alors, elle se tient sagement sur sa chaise, frémit à l’idée d’avoir été trop loin tout à l’heure, quand elle n’a pas pu réprimer sa colère. Elle n’est pas productive donc elle doit la fermer et s’estimer déjà bien heureuse qu’on lui accorde encore de l’attention. Voilà ce qu’ils pensent, ces trois-là reclus dans leur conciliabule interminable.

L’attente se prolonge. Une heure, deux heures. C’est insoutenable ! De quoi peuvent-ils bien parler ? Personne ne le saura jamais. Les bâtiments de l’administration du redressement productif  et du développement personnel sont des limbes, des lieux où l’on doit ramener à la vie normalisée des personnes en marge que le système tient pour mortes.
Une heure passe encore. La porte finit par s’ouvrir. Vandekasteel s’approche de la jeune femme, l’examine, lui dissèque d’un regard malsain le blanc de ses yeux, lui tâte les joues puis lui adresse un petit coup sec dans la rotule avec son poing de vieillard. Elle sursaute un peu. Le docteur décrète :

-Ça va, elle réagit encore. On peut augmenter la dose de corticoleptiques.

Emma a un mouvement de recul. Tout ça pour ça ? Trois heures pour décider de la droguer encore plus ? Non, ce n’est pas possible ! Vanopenblock enchaîne :

-Madame, nous avons pris une décision à votre sujet. Vous avez trop coûté à la société, la réalité des chiffres est implacable. Nous nous devons d’agir. Nous ne pouvons pour le moment en dire plus car la procédure n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Sachez par contre que notre position est quasi définitive. Il nous faut attendre l’avis du Conseil suprême de la déontologie médicale. Après, de nombreuses démarches resteront à accomplir. Cela va prendre longtemps, très longtemps. Toutes ces formalités risquent de vous plonger dans un état qui rendra votre autonomie encore plus difficile. Nous ne pouvons par contre plus vous prendre en charge financièrement dans une résidence protégée. C’est pourquoi nous avons ordonné la prolongation de votre minorité et votre placement.

Emma reste abasourdie. Que va-t-on lui imposer encore ? Savoir qu’ils ont pris une décision à son sujet sans l’en informer du contenu lui glace les sangs. Vanopenblock se frotte le menton comme pour le faire lustrer. Il paraît satisfait de lui.

- Monsieur l’inspecteur, vous pouvez disposer, annonce-t-il.

Le flic en chef passe des colsons autour des frêles poignets de la jeune femme, lui couvre la tête d’un sac et la tire au travers des couloirs à destination d’un combi de la police. 

Emma ne pourra voir à nouveau qu’une fois arrivée au point de départ : un domicile qu’elle avait fui il y a de ça trois ans.

7 commentaires:

  1. super ton histoire, quelle imagination...

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  2. Super cette histoire qui démarre.. on a envie de connaître la suite. belle imagination. Monique J.

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  3. Hello Florian !

    J'ai bien apprécié la lecture de cet extrait, teinté d'une noirceur tout à fait justifiée, qui vire en certains passages à de l'absurde, comme "Un exemple à suivre : il bosse encore." Une finesse, que ne n'ai jusqu'alors retrouvée que chez toi.
    J'ai cependant été surprise que ton personnage principal s'appelle encore Emma... Dans mon roman, j'avais appelé tous les prolétaires par leur numéro de registre national, certes un peu long, mais, j'ose le croire, percutant. J'ai également été surprise qu'Emma soit encore douée du sens du discernement, de la réflexion, malgré la médication infligée... Elle rejoint un peu le mythe du héros hollywoodien qui se relève dix fois malgré qu'il se soit vu asséner un coup létal... J'aurais plutôt imaginé l'apparition de deux personnages, ou d'une Emma consciente, et d'une Emma léthargique (physiquement et psychologiquement) qui bascule d'un volet à l'autre, à la façon de Jekyll et Hyde, du Florian rédempteur, et du Florian vengeur, ce qui peut être fort intéressant au niveau psychologique, de la lutte entre le ça et le surmoi dans une société qui dépossède du moi. Peut-être assurer la jonction de tes deux romans, celui-ci et l'anatomie de l'autre moi, en le personnage d'Emma, personnage anonyme. Mis à part ces deux petites remarques qui ne traduisent que mon attente de lectrice, je trouve que ton récit est bien élaboré, la trame est fort bien présente, bien lourde, bien pesante, bien révoltante, bien consciente, comme on l'aime chez toi. Continue sur cette lancée et au plaisir de te lire (et de te commenter) à nouveau.
    Amandine

    P-S : étant en stage, j'ai lu en diagonale, il se peut donc que j'aie outrepassé certaines infos. Je peux le relire une fois à tête reposée.

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    1. Merci Amandine pour tes impressions de lecture.
      J'ai voulu une Emma hésitant sans cesse entre apathie profonde et moments de lucidité.
      C'est la première fois qu'un personnage féminin est prénommé Emma dans mes textes. Tu as dû confondre avec Anna. J'aime les prénoms qui se lisent dans les deux sens et il fallait un prénom court tel que ceux donnés aux bébés qui naissent aujourd'hui pour évoquer l'avenir sombre d'une génération future.

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  4. Bonsoir Florian,

    Je prends quelques instants pour me poser sur ce texte et laisser quelques impressions à chaud. Elles ne représentent que mon avis en tant que lectrice, influencer sans doute aussi par mon humeur de la soirée, et rien de plus. Ton récit s'inscrit dans un univers sombre, que j'apprécie tout particulièrement car je m'y retourne de manière générale. J'aime ce personnage féminin entre apathie et colère qui choisit ce qu'elle pense être le moindre mal : se taire. Une soumission pour éviter des représailles en attendant que la mort ne lui tombe dessus telle une libération. Face à elle se dresser un système imperturbable. J'aime tes romans pour la réflexion qu'ils amènent sur notre société et c'est avec plaisir que je le retrouve ici. Réfléchir sans imposer, dénoncer dans un monde parallèle. Ton résumé sur fb, notamment la première phrase, me rappelle un livre que j'ai pu lire il y a deux ans maintenant, mais je ne saurai pas te retrouver le titre ce soir. A l'occasion j'essaierai de fouiller dans mes étagères. L'anticipation n'est pas l'univers dans lequel j'évolue le plus aisément, mais il reste une (grande) part de réalité dans ce premier chapitre. Ton écriture est toujours aussi fluide, et les métaphores/comparaisons les bienvenues. J'aime ce qu'il s'en dégage, cette sorte de poésie, qui n'en est pas à proprement dite, je ne sais pas comment l'exprimer. Mais je trouve qu'elles apportent un petit "plus", qui permet de bien se représenter les choses, qui me touchent bien plus que de simples mots.

    Je m'excuse de ces remarques déconstruites, ce ne sont que les idées qui me viennent après une première lecture.

    En tout cas, continue ! Au plaisir de te lire.

    Alice Fall.

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